Archives pour: Septembre 2020, 02

02.09.20

Permalink 12:01:11, Catégories: LITS ET RATURES, GRAND MONSIEUR, VAN GOGH FOR EVER  

"Rien n’est perdu" pour Pierre-Louis Basse (Cherche-Midi)

Beau titre pour dire que la littérature sert à conserver ce qui a disparu- les êtres chers bien sûr- et à découvrir ce qui se cache derrière ce que l’on ne voit pas à première vue. L’art sert à défier la mort. André Malraux nous l’a bien expliqué et démontré. Face au temps qui passe, on est démuni. Voilà pourquoi des écrivains comme Blaise Cendrars nous a prouvé que la poésie doit se vivre avant d’être écrite. Ecrire c’est superflu, disait-il. Pierre-Louis Basse depuis quelques livres, revient toujours sur le passé pour savoir ce qu’il a vécu. Cette introspection est une forme de littérature qui vaut un vrai roman. Ce dernier peut être bien s’il est écrit par un romancier capable de dire ce que dit Basse mais à travers des personnages en action et non pas penchés sur eux-mêmes. Au lieu de ça, on ne voit que des nombrilistes qui bavassent des inepties dans le seul but de passer à la télévision. Quelle est votre actualité ? disent-ils. Il n’y a qu’une actualité, c’est la vie, et non pas la titraille sur des faits-divers.
Rien n’est perdu ressuscite l’histoire d’un jeune garçon des années 1960-1970 né dans une famille communiste. Le communisme des gens qui espèrent un monde meilleur pour tous et non pas les communistes qui nous envoient au Goulag. Un monde aussi meilleur marché ! Au milieu d’une famille aimante, il grandit et surtout tend l’oreille à tout ce qu’il entend. C’est le «petit dernier». Quand on fait attention aux mots, il y a petit et dernier, cela plombe l’avenir surtout si l’on aime le sport. Qu’importe, il aime et aimera le sport, cette actualité heureuse dans un monde de dingos, d’autant plus que son père est professeur d’éducation physique.
Surdoué de l’observation, l’enfant s’ennuie à l’école qui est un lieu où l’on apprend à apprendre au lieu d’apprendre. Ce n’est pas son royaume, l’école. Il ne veut pas être un robot. Pas question qu’on lui coupe les ailes pour en faire un élève sans personnalité. Bon qu’à trouver sa case dans la société. Lui grandira et ira où bon lui semble. D’après une enseignante, il n’était qu’un «bon à rien». En marge de sa quête initiatrice, de la vie, de l’amour avec une dame qui le fait grandir- à tous les sens du terme- , il est confronté à la Camarde, très tôt, dès qu’il s’aperçoit qu’il a pris la place du mort. Exactement comme dans une auto ! On dirait que son frère ainé mort commande tout, et lui, le frangin est à côté du disparu, invisible et si présent. Le narrateur sent qu’il vit à la place d’un autre. Le disparu se prénomme Jean-Jacques et le narrateur Pierre-Louis. Quatre prénoms pour deux personnes. Le prénom composé est comme une assurance-vie. On ne sait jamais. On n’est jamais trop prudent.
Le narrateur souffre d’un maux antérieur bien que ses parents ne fassent jamais vraiment faire peser le poids du disparu sur le vivant, survivant devrait-on dire. Tout le livre est plein de finesse. Un jour, le frère orphelin de frère tombe en arrêt devant «Les Roulottes» de Vincent Van Gogh qui le ramène à sa propre vie. La vie sera cruelle encore une fois, hormis la mort de ses parents qui appartient à l’ordre des choses comme l’on dit. En effet, la fille du narrateur perd son bébé qui vient de naître. Eternel recommencement ? Coup du sort ? Redite de l’histoire à force de trop compresser ce que l’on ne veut pas dire ? Il perçoit la lumière que diffuse «Les Roulottes». Ces bohémiens c’est lui, sa famille, c’est nous aussi. On erre tous. On ne sait pas où l’on va mais on y va. L’important c’est le trajet pas la destination que l’on connait tous. On a un départ différent mais le terminus nous est commun. La beauté de l’art nous parle et nous console. Il ne savait pas à l’époque que Van Gogh était lui-aussi orphelin d’un frère dont il portait en plus le même prénom. Ses parents n’y sont pas allés de main morte.
Le livre va au-delà du simple témoignage parce que Pierre-Louis Basse est un artisan qui se bat avec le langage. Il a la politesse de rendre une copie pleine de grâce. Il laisse place à la trouvaille stylistique, selon le souhait d’André Breton. Pierre-Louis Basse a trouvé son style. Un impressionniste égaré au XXIe siècle. Tout en petites touches, un millefeuille d’émotions empilées mais pas comme des assiettes sales. C’est le disque dur de sa famille et de sa génération. Ce livre sur la présence d’un fantôme constant qui guide vous pas est à ranger à côté du livre de Jérôme Garcin qui lui aussi a perdu un frère (Olivier) comme jadis aussi Patrick Modiano. Un air de famille les unis. Les condamnés au chagrin à perpétuité. Van Gogh, quand il a peint cet homme qui se prend la tête sur sa chaise, ne savait pas qu’il faisait le portrait de tous ceux qui comptent pour deux. Il titra le tableau titré: Sorrow (tritesse). Quand on voit Pierre-Louis Basse, on peut lui dire : Bonjour, Jean-Jacques… Il ne se retournera pas et vous embrassera.

-Rien n’est perdu, Pierre-Louis Basse. Cherche-Midi, 158 p., 17 €

[Post dédié à feu Pierre Drachline]

Septembre 2020
Lun Mar Mer Jeu Ven Sam Dim
 << < Courant> >>
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30        

Le blog de Bernard Morlino

Rechercher

powered by b2evolution free blog software