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29.10.19

Evénement: Jacques Rigaut, le suicidé magnifique, Jean-Luc Bitton (Gallimard)

Maurice Ronet dans “Le Feu follet” (Louis Malle) de Drieu la Rochelle, inspiré par Jacques Rigaut. Quatre morts d’un même puzzle: le grand talent. Ces artistes en étaient vraiment. Personne ne jouait à l’être. Tous des créateurs de grande envergure.

Si vous aimez l’esprit, il faut lire la biographie de Jacques Rigaut (1898-1929) signée par Jean-Luc Bitton qui a consacré pleinement 15 ans de sa vie à celui qui a supprimé la sienne le 6 novembre 1929, à 30 ans. Le soir de sa mort, il prend un taxi et arrivé chez lui, il demande au chauffeur de l’attendre. Le client ne reviendra plus. Le compteur tournait dans le vide. La course ne sera jamais payée. Impair et passe. Rideau! Le poète en avait assez vu. Une courte existence pleine d’émotions accentuées par la drogue car Jacques Rigaut a vécu le parcours d’un toxicomane, un côté no future très précurseur des musiciens des années 1960-1970 ou de la Beat Generation, juste avant. Jacques Rigaut haissait le quotidien qui revient sans magie : il voulait vivre toujours des instants exceptionnels. Cela l’a conduit à se droguer pour vivre un voyage solitaire à tutoyer des idées féériques à un rythme infernal. Il s’est drogué pour nous. Evitons de l’imiter dans ce domaine. J’ai maintes fois parler de Rigaut avec l’un de ses meilleurs amis – Philippe Soupault qui avait le don de l’amitié- que j’ai rassuré par mon dégoût de l’autodestruction par respect pour nos parents.
Soupault a souffert de voir Rigaut programmer son suicide, jouant toujours avec le feu. Ce fut aussi générationnelle, une vraie épidémie : Vaché, Rigaut, Crevel, Drieu… Jean-Luc Bitton nous fait revivre toute la fantastique vie culturelle et spirituelle du début du XXe siècle, notre vraie préhistoire. Il ne tombe jamais dans l’hagiographie même s’il est très attaché à Jacques Rigaut. Page 413 : «Rigaut continue de se faire entretenir par ses maitresses, même si certaines se lassaient, l’héroïne ayant amenuisé la libido du gigolo». Jugement impitoyable, partagé par Pierre de Massot.
Jacques Rigaut est un anti-héros, personnage qu’il a entretenu pendant la Première Guerre mondiale où il ne trouva rien de mieux que de se comporter en «embusqué». Au plan artistique, pour l’essentiel, il fut dadaïste. Il a été un acteur du mouvement à Paris sans jamais varier du projet : nier l’art, ne pas en produire, dénigrer la littérature qui est un lieu pour ambitieux qui riment avec prétentieux. Lui n’a jamais voulu devenir une vedette de l’édition ou un créateur de premier rang. Il vomissait la réussite sociale et artistique. Ecoeuré par les intellectuels qui ne pensent qu’à leur carrière, il s’est enfoncé dans le nihilisme jusqu’à en être le porte-drapeau. Ne rien faire, ne rien produire, telle était sa devise définitive. Pour se moquer de ses amis collectionneurs (Breton et Eluard), il collectionnait des boîtes d’allumettes. Cependant, il écrivait quasiment en cachette, ne publiant que des textes dans des revues, ne cédant jamais aux sirènes des éditions. Le fait de n’écrire que du bout des doigts, des lèvres et du cœur, a contribué à donner dans l’excellence. Ses aphorismes ont la beauté des roses noires qui n’existent pas : «Mon livre de chevet, c’est un revolver» ou «Je serai un grand mort». Rigaut avait la science de la formule choc. Il vaut mieux laisser des sentences historiques que des romans que plus personne ne lit.
Sur la couverture du livre, Rigaut, lunettes de soleil, clope au bec, est flou. Comme noyé au fond de l’eau. Dans les pages, il est net, tout entier. Si vous avez vu Le Feu follet de Louis Malle vous vous déjà confronté à Rigaut sans le savoir, puisque le film est tiré du livre de Drieu la Rochelle qui s’est inspiré de Rigaut pour l’écrire. Sans jamais avoir la lourdeur d’un universitaire barbant comme la barbe d’un taliban, évitant les tics prétentieux des spécialistes qui savent tout sans avoir le talent du partage, Jean-Luc Bitton remonte le temps, avec intelligence, sensibilité, sens du tempo. Je ne voulais pas finir le livre pour maintenir l’illusion que Rigaut et Soupault étaient toujours vivants, des poètes qui ont été nous avant notre naissance.
Avant de se supprimer d’une balle en plein cœur, Jacques Rigaut a bien rangé sa chambre, prenant soin d’éviter de salir les draps en cas de projection de son sang. Un suicidé c’est souvent quelqu’un qui voudrait vivre autrement. Rigaut n’y est pas arrivé. Seulement parti. Les quinze ans de voyages en Rigaut-City n’ont pas été une perte de temps pour le biographe passionné et passionnant. Le vrai tombeau de Rigaut est entre nos mains. Il y est plus vivant que jamais. On peut dire qu’il a été en sommeil de 1929 et 2019. Le revoilà parmi nous grâce à Jean-Luc Bitton qui a réveillé le Beau au Bois Dormant.

-Jacques Rigaut, le suicidé magnifique, Jean-Luc Bitton. Préface Annie Lebrun. Gallimard, 708 p., 35 €.

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