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28.10.19

Permalink 16:34:20, Catégories: LITS ET RATURES, GRAND MONSIEUR  

A lire par les temps qui courent: Œuvres poétiques, Jean Sénac (Actes-Sud)

Le poète faisait suivre d’un soleil sa signature. Un soleil qui ne se couchera jamais.

Ras le bol du voile ! En France, le voile est devenu le rédacteur en chef des bistrots du commerce. André Malraux avait vu juste : c’est la première fois qu’une civilisation n’a pas de valeur suprême. Il faudrait choisir entre le capitalisme, l’obscurantisme, les lâches, les peureux, les je-ne-sais-quoi. Dans une telle foire d’empoigne, il est bon de sortir des autoroutes pour choisir des sentiers. Certains, les malveillants, ont mis des ronces devant pour ne pas qu’on les emprunte. Heureusement, d’autres dégagent l’espace pour qu’on s’engage sur des voies qui ne cherchent pas à nous conduire dans des impasses.
Jean Sénac (1926-1973), par exemple, est une destination merveilleuse. Il ouvre l’esprit au lieu de nous rendre quelconque. Né à Beni Saf, le poète pied-noir dérangeait tellement les cerveaux imbibés de fanatismes en tous genres, qu’il n’a pas eu la vie facile, dès sa naissance, né de père inconnu- qui a pris la poudre d’escampette- il finit par porter le nom du mari de sa mère qui a refait sa vie, comme on dit. Très tôt attiré par la littérature, il devient un lecteur compulsif de poètes pour en devenir lui-même un. Doté d’une culture exceptionnelle, l’autodidacte tape dans l’œil d’Albert Camus qui l’édite et de René Char qui le préface. Camus donne confiance à ce jeune homme qui est malade comme lui, au point de séjourner dans des sanatoriums. Créateur de revues, il fait de la radio pour diffuser de l’intelligence dans des cerveaux conditionnés par le Coran. Féru de peinture, il ouvre une galerie, puis Gallimard édite Avant-Corps, précédé de Poèmes iliaques et suivi du Diwan du Noûn, Paris, Gallimard (1968).
Trop libre, il attise la haine des gens qui ne supportent pas son homosexualité. Traqué par les imbéciles, il est révoqué de la radio algérienne. Célèbre pour avoir rencontré Che Guevara, Jean Sénac revendiquait être un pied-noir, sa partie française, excluant toute récupération par les religieux qui voulaient le dompter pour massacrer sa personnalité d’homme ouvert, sur ses semblables d’où qu’ils viennent, cultivé et pacifiste. L’artiste à la double nationalité, qui ne reniait absolument pas sa fibre algérienne, bien au contraire, a été assassiné, au couteau, le 30 août 1973, dans une cave où il était obligé de vivre pour se cacher, en vain.
Grâce aux éditions Actes-Sud, tout le continent Sénac refait surface dans les librairies. Grand lecteur d’Artaud, Genet, Whitman et Cavafy, Jean Sénac a fait écrire à René Char : «Ses poèmes chantent à longue voix nourrie et pure le paysage de l’atelier immense du soleil, atelier qui a la nuit pour toiture et l’homme comme exploit décevant et merveilleux». Quand on connait l’exigence de Char, on imagine le bonheur qu’il a donné à Jean Sénac victime de l’intolérance, de la cruauté de ceux qui voudraient que l’on soit tous pareils : à savoir un régiment d’idiots, de frustrés, d’incultes, de sans joie, de sans cœur, en attente d’un au-delà qui serait paradisiaque (!). Comme disait Pierre Dac, le vin d’ici est bien meilleur, même si on n’en boit pas souvent, non par croyance mais simplement pour ne pas abîmer sa santé. Il faut parfois décrypter Jean Sénac lorsqu’il encense Cuba en 1961, via Castro, comme l’indique René de Ceccaty. Comment évoquer sa poésie ? Quelques mots pour la définir : intimité, polémique, amour(s), vérité, introspection transcendée, désir, plaisir. Il casse les codes, les barrières, les mauvaises habitudes. «Les mots [sont] les jumeaux du silence», pensait-il. En pays totalitaire, oui. En démocratie, non. Il faut lire Jean Sénac, tout comme il faut aussi lire Haddad Tahar et Kated Yacine, eux aussi jetés au purgatoire. Des auteurs qu’il ne faut pas recouvrir du voile de l’indifférence. Sénac, son nom claque, tel le coup de tonnerre qui éclaire un champ de ruines.

-Œuvres poétiques, Jean Sénac. Préface René de Ceccaty. Postface de Hamid Nacer-Khodja. Actes-Sud, 840 p., 29 €

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