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24.08.19

Le Général a disparu, de Georges-Marc Benamou (Grasset)

Après avoir disparu des radars, Charles de Gaulle a remis les pendules à l’heure. Le très grand orateur savait tenir une plume. Lui, n’a jamais eu besoin d’avoir des gens qui écrivent à sa place, et pourtant il avait le choix entre Malraux, Gary et Mauriac. En ce temps-là, les écrivains étaient des phares de la littérature et non pas des lucioles. Le général de Gaulle était lui-même un superbe prosateur. Excepté Georges Pompidou et François Mitterrand, tous ses successeurs croient qu’il suffit de signer en librairie des livres qu’ils n’ont pas écrits pour se considérer écrivain. Pour avoir une idée de la sensibilité du général et de sa finesse spirituelle, il suffit de se remémorer ce qu’il a dit à sa femme, le jour de la mort de leur fille handicapée: “A présent, elle est comme les autres".

Cela fait bizarre en 2019 de tomber sur les noms des gaullistes Mesmer, Joxe père, Fouchet, Peyrefitte, plus celui de Waldeck Rochet (PCF). Si on a vécu sous leur temps, on se dit qu’on est désormais vraiment vieux. Dans le cas où ne les connaîtrait que de noms, ces politiciens-là sentent la naphtaline. A moins d’avoir fait Sciences-po, la nouvelle génération doit consulter Wikipédia pour savoir qui et qui. Ces hommes ont fait l’actualité mais rien n’est plus éphémère que l’actualité, sauf quand elle devient de l’Histoire. Ce qui est le cas. Georges-Marc Benamou est passionné par la politique comme d’autres par le sport ou la philatélie. Il la vit avec intensité, sachant tout décrypter puisque la politique reste l’art d’empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde, selon la remarque fulgurante de Paul Valéry. On l’a vu très proche de François Mitterrand, et plus épisodiquement de Nicolas Sarkozy, au cœur de l’élection présidentielle de Mr Carla Bruni jusqu’à occuper le bureau de Jacques Foccart, l’homme avec une «tête d’espion sur un corps d’épicier», en charge de l’Afrique et du sale boulot des polices parallèles. Avec Mitterrand, il avait un rapport père-fils; avec Sarkozy plutôt de frangins. Emmanuel Macron ? Dans ce cas, il verrait l’actuel président comme un fils. On n’obéit jamais à son fils, en tout cas jamais en le lui montrant. En fait, Georges-Marc Benamou n’est pas du genre à courber l’échine. Il partage des idées, une vision commune ou alors il plie bagage et va voir ailleurs. Dans son enfance, il a fantasmé sur sa venue à Paris. Une fois montée- à-la-capitale, de Nice, il a bien voulu jouer à Rastignac mais jouer simplement, dupe de rien. A l’école Mitterrandienne, il est plutôt tendance Machiavel, la seule attitude intéressante dans un panier de crabes qui le plus souvent se comportent en requins. La stratégie essentielle de Mitterrand ? Ne jamais se précipiter et manifester de l’indifférence. Il avait son carquois plein de ces flèches-là.
Georges-Marc Benamou est un éditorialiste qui dit ce qu’il pense et pense ce qu’il dit. Il n’a rien à voir avec Alain Duhamel qui parle de politique comme d’autres font la météo. Jamais il n’aurait accepté, lui, que l’on censure Maurice Clavel. Imbibé de politique, il a écrit plusieurs livres sur le domaine qu’il connait le mieux. Jusqu’à présent, il est plus essayiste, mémorialiste que romancier. N’empêche, le Niçois est davantage lecteur d’Albert Cohen et de Romain Gary que des politologues illisibles. Jusqu’à présent, il n’avait pas écrit de roman, sans doute parce qu’il est trop intelligent, comme l’a dit Colette à Emmanuel Berl. Son nouveau livre affiche «roman» sur la couverture. C’est avertir le lecteur que l’ouvrage n’est pas un pensum sur la célèbre fugue à Baden-Baden du général au temps fort des événements de 1968. GMB- comme on dit BHL ou PPDA- s’est donné une grande liberté pour rendre vivant ce qui est un fantastique reportage romancé. Georges Duby a dit qu’un grand historien a le droit d’inventer s’il est dans le bon ton. C’est exactement ce que fait GMB : ce qu’il donne à voir et à entendre sonne juste. Il n’était pas sous les ors de l’Elysée au temps du règne de Charles de Gaulle mais il aime tant ce dont il parle que sa narration est plus vraie que nature.
Le Général a disparu est un tournant dans sa bibliographie si loin des ex- ministres qui «s’amusent à écrire» parce qu’ils ne savent pas quoi faire de leurs dix doigts. Parmi eux, il y a des représentants de dynasties qui vivent depuis des générations au frais de la République. Tel n’est pas le cas de GMB qui n’est que le fils de ses chers parents, c’est beaucoup et même essentiel. Cependant, il n’est pas bien né comme on dit dans la Haute Société. On a vu qu’il s’est fait lyncher publiquement quand il fut pressenti pour occuper la présidence de la Villa Médicis. On l’a accusé de bénéficier du pistonnage de Nicolas Sarkozy. Incroyable ! Toute la politique n’est faite que de ça : les chaises musicales vous connaissez ? «Ils» ne font qu’échanger des postes. L’alternance ? Un banal changement de personnel. L’ex Rastignac a été traité en nouveau Gastby le Magnifique. «Ils» voulaient bien admettre son talent mais jusqu’à certaines limites et surtout pas dans leur cercle intime.
GMB a une haute idée de la littérature, loin de ceux qui s’inventent une biographie d’enfant battu pour vendre leur salade. Son livre sur le soudain désamour entre la France et l’auteur de l’Appel du 18 juin 1940 met le focus sur un homme qui semble encore du XIXe siècle alors qu’il a connu deux guerres. Plus la France gronde, plus il se demande si son cadavre ne va pas finir pendu par les pieds, exposé à la foule. On sent très bien l’effroi de celui qui incarna la lutte française contre les nazis et les vichystes. L’homme adulé à la Libération, puis apprécié comme chef d’Etat en 1958, est tout à coup détesté par le peuple que les médias résument à l’image iconique de «Dany le Rouge» immortalisé, face à un CRS (compagnie créée par Mitterrand, sous l’un de ses multiples visages), par le regretté photographe Gilles Caron que l’on oublie trop souvent de citer alors qu’il a largement participé à la gloire de Daniel Cohn-Bendit qui confia à Jean-Paul Sartre : «Non, non, il ne s’agit pas d’une révolution. Juste d’une révolte de jeunes gens». C’est moi qui résume ainsi l’entrevue avec l’auteur des Mots qui se réjouissait de pouvoir manger du bourgeois, comme on se mord la queue, puisqu’il venait lui-même de ce milieu. Le décalage entre Sartre et de Gaulle est grand: le fils du général n’a jamais vu le lit parental tandis que le philosophe s’envoie en l’air avec des étudiantes que lui fournit le Castor.
GMB fait ressentir l’angoisse partagée du général et de sa femme que l’on appelait « Tante Yvonne ». Avec le recul, on sait qu’elle fut la plus grande dame de France, ne dépensant pas un centime du trésor public quand il s’agissait d’agir au plan privé. Le couple de Gaulle se démarque des associations show-biz qui ont suivi, genre le fan de Johnny avec une Castafiore tendance rive-gauche, ou le sans charisme avec une comédienne en quête de personnage. Au cours de la zizanie de 1968, les communistes ont tenu le rôle du grand méchant loup. La famille de Gaulle prend peur quand les conducteurs de DS se liguent contre eux. GMB sait donner tout le tempo d’une époque par un fait de rue passé aux oubliettes. Le romancier agit dans ces séquences-là. Le général ne voyait pas d’un bon œil la Porsche des Pompidou qui était un signe extérieur de richesse. Au terme des Trois Glorieuses, Pompidou a amorcé la politique spectacle, jouant du flipper, clope au bec.
Lire Le Général a disparu revient à lire feu Pierre Péan- enseveli dans un silence étourdissant- qui tout à coup devient Hemingway ou Norman Mailer. Lisez GMB et ne cédez pas aux sirènes du PAF qui vous obligent à lire des histrions. Un lecteur n’est pas un chien qui va là où les autres sont déjà passés. Lire Benamou c’est lire un genre nouveau : l’Histoire contemporaine romancée pour mieux la comprendre. Albert Camus a parlé d’“historien de l’immédiat", à propos des authentiques journalistes. Une formule qui convient à GMB. Aujourd’hui, les plumitifs croient qu’ils sont écrivains. Jadis, les écrivains devenaient journalistes. Benamou se reconnecte avec les anciens grands d’autrefois. Plus besoin d’aller au bout du monde, comme Kessel. Traverser la rue suffit. Les Macron ont été menacés par les manifestants, fin 2018. Par moment, on ressent encore des répliques de la secousse sismique d’il y a un demi-siècle. Sur les pavés, des gilets jaunes.

-Le Général a disparu, Georges-Marc Benamou. Grasset, 240 p., 18 €.

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