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13.08.19

Permalink 05:44:40, Catégories: LITS ET RATURES, GRAND MONSIEUR, GRANDE DAME  

La Muraille de Chine, Christian Bobin (Les éditions Lettres Vives)

Christian Bobin au temps où il avait une moustache. Aujourd’hui, il l’a rasée alors qu’elle est redevenue à la mode. Ce n’est pas un écrivain rasoir, rassurez-vous. Bobin ne fuit pas le PAF, il fait simplement les émissions où l’on peut entendre la voix qu’il y a dans ses livres. C’est la catharsis du monde de l’édition qui fait tapis rouge à des imposteurs de la République qui après avoir berné les lecteurs dans les isoloirs, les bernent dans les librairies, et sans vaseline en plus. Pour riposter, j’aurai pu titrer: Bobin des Bois.

Au début des années 1990, j’ai demandé à Christian Bobin s’il comptait encore publier aux Lettres Vives alors qu’il publiait aussi chez Gallimard. Il m’avait assuré qu’il ne voyait pas pourquoi abandonner un éditeur qui avait édité son sixième livre en 1986 (Le Huitième Jour de la semaine). Trente-trois ans plus tard, il honore sa fidélité envers les Lettres Vives avec La Muraille de Chine, dans la collection dirigée par Claire Tiévant, cofondatrice des Lettres Vives en 1981 avec Michel Camus (1929-2003) qui serait enchanté par cette constance. Je me revois chez Michel Camus, dans son agréable appartement au parquet grinçant, face à face avec Pierre Bettencourt que j’interviewais. Michel Camus demanda au peintre-écrivain si tout se passait bien. Bettencourt tout heureux se mit à crier à mon sujet : «Fabuleux ! Ce n’est pas un journaliste !» Un sacré bon compliment : cela voulait dire que j’avais lu tous ses livres, et que je ne posais pas des questions débiles. Je me revois aussi avec Christian Bobin, chez Gallimard, pour une interview dans une pièce sans fenêtre qui donnait un aspect interrogatoire de police. On en était loin, mais ces conditions favorisaient le tête-tête, la concentration. Peut-être ne faudrait-il voir quelqu’un qu’une seule fois, pour se souvenir de tout ?
Si vous voulez partager un moment avec un véritable écrivain, procurez-vous La Muraille de Chine. Cette muraille n’est autre que le langage. Bobin est un écrivain qui se bat avec le langage pour trouver le bon mot au bon moment.
Ce livre s’inscrit à la suite de ceux de son œuvre qui tournent autour de la littérature au sens strict du terme. C’est quoi ? Elle sert à quoi ? Comment dire ce qu’on ne sait pas encore ce que l’on va dire ? Ainsi de suite. La magie littéraire est partout, dans le dit et le non-dit. Il ne faut pas avoir peur de ce genre de livre qui est un vrai cadeau pour le lecteur qui s’y retrouve car bien sûr quand un écrivain parle de lui, il parle de nous. Ce livre devrait être en tête car les trois C de Bobin (cerveau, cœur, corps) cherchent à atteindre une sérénité partagée avec autrui, son semblable, donc le lecteur.
Il ne publie que l’eau de roche de sa poésie. Tout coule de source. Nulle trace de besogne. Il est même au-delà de l’aphorisme qui cherche trop à synthétiser. Bobin accumule les instants de grâce comme le chercheur de cèpes déposent sa récolte sur une table. Pas de forfanterie. Simplement un partage. Des esprits intoxiqués par le parisianisme se moquent de lui parce qu’il n’a pas besoin d’arpenter les couloirs de France Télévisions ou ceux de Radio France pour exister. Bobin n’a jamais fait le trottoir du PAF. Un soir, Daniel Pennac a profité de sa notoriété pour la mettre au profit de Christian Bobin: l’effet de sympathie a fait boule de neige. Parfait ! En définitive, mieux vaut avoir une audience que le grand public comme on dit. On ne juge personne sur la quantité.
Page 10 : «Ecrire à la main devient tellement rare que cela prend le poids d’une prière».
Page 11 : «Je n’ai aucun âge».
Page 12 : «Regarde les fleurs».
Page 20 : «J’aurais voulu vivre et écrire comme un nuage».
Vous prenez une pincée de Thoreau, un zeste de Lucrèce, avec un trait de Pessoa mélangé a un peu de sirop de Giono et vous avez du Bobin bien frappé.
Le 18 septembre 2019 sera disponible un cahier de l’Herne consacré à Christian Bobin, sous la direction de Claire Tiévant et Lydie Dattas, dans lequel je figure par le biais d’un article (Saint Bobin, priez pour nous) publié dans Globe-Hebdo, il y a un quart de siècle. Il reparait tel quel. Sans changer une virgule. Je reste lecteur de Bobin. Pas besoin de le voir. Il met le meilleur de lui dans ses textes, la plus belle des politesses. Il pourrait être romancier mais il préfère le récit pour y déposer sa confrontation permanente avec les mots. Il compose des Notre Frère.
Les lecteurs de Bobin sont sans doute les meilleurs de France. Je dis cela en hommage à Marguerite Duras et à Zouc. Un soir, mon ami Zouc me place à côté de l’écrivain pour me faire plaisir. Zouc rodait son spectacle à Levallois-Perret, rien qu’un soir. Pas une seule affiche placardée dans la ville. C’était complet ! Nous étions dans les années 1980. Duras m’a dit : «Zouc a le meilleur public de France». C’était vrai. Elle a écrit ensuite un article en une du Monde. Le public de Brassens, Brel, Devos. Ce public orphelin est désormais sous la fenêtre de Bobin comme jadis les lecteurs de Victor Hugo venaient fêter l’anniversaire de leur écrivain préféré. On attend qu’il ouvre les persiennes. Pour apercevoir sa lumière. La nôtre, qu’on n’arrive plus à voir. Trop occupé par le superflu.

-La Muraille de Chine, Christian Bobin. Les éditions Lettres Vives/ Collection entre 4 yeux, 60 p., 13 €.

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