Archives pour: Août 2019, 08

08.08.19

Chroniques d’Arts et Spectacles (1954-1958), par François Truffaut (Gallimard)

Les chroniques de Truffaut s’arrêtent en 1958. L’année suivante, il est récompensé à Cannes, lauréat du Prix de la mise en scène pour Les 400 coups. Membre du jury, Jean Cocteau a œuvré et manœuvré pour Truffaut en qualité de président d’honneur, auprès de Marcel Achard, président. Les écrivains ont mis le Festival Cannes à la mode, de Cocteau à Pagnol. En ce temps-là, les écrivains étaient respectés. Pas comme aujourd’hui: il suffit de voir les ventes des deux anciens locataires de l’Elysée qui courent les librairies pour faire tant de mal à la littérature avec des bouquins bas de gamme: ni construction, ni âme, rien de rien. Si eux sont des écrivains, je n’en suis pas !

La publication des critiques de films signées François Truffaut permet de saluer un journaliste totalement oublié. Entre 1953 et 1959, André Parinaud (1924-2006) a codirigée une revue mythique La Parisienne, avec Jacques Laurent. C’était l’espace de liberté des Hussards (Blondin, Nimier, Déon…) et de leurs devanciers (Morand, Chardonne, Aymé, Berl…) Les Hussards n’avaient pas peur de faire appel à d’anciens collabos pour se différencier de Sartre et d’Aragon qui eux se positionnaient dans le camp des bons, mais c’est vite dit car sous les apparences… André Parinaud a été aussi, de 1959 à 1967, le rédacteur de l’hebdomadaire non moins mythique Arts, lui aussi un temple des Hussards et des cinéastes de la «Nouvelle vague», expression inventée par Françoise Giroud. Arts fut fondé par le galeriste Georges Wildenstein, en 1952 qui vendit le journal à Jacques Laurent, en 1954, qui gagnait bien sa vie avec Caroline Chérie écrit sous le pseudonyme Cecil Saint-Laurent. J’ai rencontré André Parinaud, en 1994, quand il a publié une biographie d’Apollinaire. Il m’a reçu chez lui qui était un vrai musée d’Art moderne. Il m’a dit qu’il faisait appel à des personnalités- selon les vœux de Jacques Laurent- qui avaient toutes un regard différent et qu’il les laissait s’exprimer exactement comme ils le souhaitaient, évitant surtout de donner une autre ligne de conduite précise, pour se démarquer des concurrents bornés dans leurs certitudes. François Truffaut a travaillé un peu pour La Parisienne et beaucoup pour Arts dont on retrouve les chroniques dans le livre qui vient de paraître chez Gallimard. Cet ensemble renvoie au Films de ma vie (Flammarion, 1975) On retrouve la dent très dure du futur cinéaste, qu’il était déjà puisqu’il avait réalisé deux films au format court-métrage, Une visite (1954) et Les Mistons (1957) au sein duquel la jeunesse éclatante de Bernadette Lafont crève l’écran. Truffaut excelle dans ses exercices de détestation. Sur Claude Autant-Lara, il atténuera ensuite ses propos de dégoût quand il tomba sous le charme de La Traversée de Paris (1956). Il est évident qu’il dézinguait les cinéastes en place pour mieux leur prendre la place ensuite avec la bande des Cahiers du Cinéma. Parfois, il accuse des metteurs en scène d’emprunter à d’autres sans les citer alors que lui-même a utilisé le début d’un roman de Raymond Guérin pour le lire en voix off en ouverture de La Femme d’à-côté. Il s’agit de La peau dure (1952), titre piqué par la suite par une journaliste. Nous vivons une époque où le plagiat prend le dessus sur l’original car un mort ne peut pas se défendre. Concernant Truffaut, l’influence de Guérin est évidente si l’on se réfère à son titre de film La peau douce… qui est le contraire de La Peau dure (1948), livre de Guérin. Truffaut avait le même rabatteur de chefs-d’œuvre oubliés que moi: André Bugnard, librairie à Montmartre. Cet homme considérable, ancien élève de Charles Dullin, était l’âme du versant montmartrois de la rue des Norvins là où habita Mac Jacob. Je m’y suis promené avec Edmond Jabès qui me disait avoir été plus influencé par Jacob que par Apollinaire, autre habitant prestigieux du petit arpent du bon Dieu comme disait Pierre Mac Orlan.
Pour revenir au livre des chroniques de Truffaut on se rend vite compte que trois phares éclairaient ses nuits de cinéphile : Jean Renoir, Sacha Guitry- dont il découvrit le cinéma à 13 ans par le biais du Roman d’un tricheur- et Max Ophuls. Bernard Bastide expose la nappe phréatique de l’univers de Truffaut, avec maestria. Sa démonstration vire au tapis rouge de la montée de marches, à Cannes, sauf qu’ici, en haut il y a la sensibilité de Truffaut et non pas trois actrices issues du mannequinat ou de la météo de C+. Bonjour la formation ! Plus canapé-lit que Louis Jouvet au Conservatoire, n’en déplaise à #monculsurlacommode. Dans son carquois, Truffaut a des flèches empoisonnées à la haine du cinéma qui cherche à faire pleurer dans les chaumières comme celui de Jean Delannoy qu’il démonte avec un malin plaisir.
Ses goûts sont éclectiques dès lors qu’il sent de la sincérité : il salue l’audace de Roger Vadim qui libère l’image de la femme en faisait la part belle aux éléments dans Et Dieu créa la femme ; il est sensible à l’univers trappiste de Robert Bresson dans Un condamné à mort s’est échappé. Au niveau étranger, il écarte Vittorio de Sica jugé trop mielleux, à l’inverse de Fellini dont il apprécié la fougue et l’exubérance, et d’Hitchcock, Lang, Hawks, Preminger, Walsh, N. Ray, Fuller, Welles et Aldrich.
Son éreintement des films de divertissement dits grand public fait sourire. Par des effets de manche, il s’attaque à des films sans prétention hormis celle de faire rire. Flinguer Le Triporteur avec Darry Cowl, de Jack (sic) Pinoteau cela revient à anéantir un numéro de clowns de cirque à dimension familiale. Il y a d’autres films à critiquer sévèrement, surtout les prétentieux – comme ceux qu’il a eu la chance de ne pas voir et qui de nos jours défendent la France à Cannes, toujours les mêmes signés par des Cassavetes discount. Et que dire du traitement de Michel Audiard traité comme un moins que rien. D’après le dictateur du goût : «Les dialogues d’Audiard dépassent en vulgarité ce que l’on peut écrire de plus bas dans le genre (…) Triple mépris du cinéma, des personnages du film et du public en général ». Tout ça est grotesque. Il y a plusieurs cinémas comme plusieurs littératures. Si je compare les films de Truffaut à ceux d’Hitchcock, il ne pèse pas lourd le cinéma du Français. L’important c’est le talent : dans des genres différents Truffaut et Audiard en avait beaucoup. Les coups de griffes de Truffaut ne font plus mal du tout. Il reste à sa place- celle d’un grand cinéaste- mais Audiard n’est pas un ringard avec ses dialogues dans la veine rabelaisienne nouvelle tendance. Truffaut n’avait pas toujours des paroles d’Evangile. Il prêchait pour sa paroisse.
Truffaut ne laisse pas leur chance à ceux dont le cinéma l’exaspère : «Je n’aimerai jamais un film de Delannoy, j’aimerai toujours un film de Renoir». Pourquoi pas ? Cependant, il faut laisser la possibilité à quelqu’un de faire mieux que ce qu’il a déjà fait. Et puis, on ne tire pas sur une ambulance dès lors qu’on l’a désignée ainsi. Chez Truffaut, il s’agit plutôt d’une visée sur corbillard. D’une manière générale, on sent que le critique n’en peut plus de ne pas dire ce qu’il a à dire caméra à la pogne. Ce qui est amusant c’est que le beau-père de Truffaut s’est porté caution financière aux débuts cinématographiques de son gendre. A la fois producteur et distributeur Ignace Morgenstern distribua des films de Delannoy… Le cinéaste détesté par Truffaut a dit : «J’ai donc contribué à favoriser les débuts de mon adversaire le plus acharné». Pas faux. Il m’arrive de regarder des films de Delannoy, je ne suis pas né pour être intelligent. Certes, je suis plus proche du cinéaste de La chambre verte, l’un de mes films de chevet. Ce film-là Truffaut l’a tourné pour moi, du sur mesure ! Quand un proche meurt, mieux vaut voir ce film qu’aller perdre son temps au cimetière, lieu où repose des cadavres mais aucun mort ! Au concours de la vie, Jean Delannoy a gagné: 1908-2008; François Truffaut (1932-1984). 100 ans contre 52 !

-Chroniques d’Arts et Spectacles (1954-1958) ,François Truffaut. Textes réunis et présentés par Bernard Bastide. Gallimard, 525 p., 24 €

Mort du cinéaste niçois Jean-Pierre Mocky (1933-2019)

Un drôle de Paroissien (1963), de Jean-Pierre Mocky. Le cinéaste faisait tourner Bourvil, Francis Blanche, Jean Tissier… Tous lui faisaient un prix d’amis.

Jean-Pierre Mocky était une tornade humaine.
Bouillonnant sur les tournages.
D’aucuns le trouvaient vulgaire, ou pire grossier.
C’était un provocateur de première, un rebelle, un marginal du système.
Il devait se battre contre des montagnes pour ses montages financiers.
Il a fait des nanars et de superbes films: Solo (1970), L’Albatros (1971), A mort l’arbitre (1983)… Après je l’ai un peu perdu de vue mais je ne ratais jamais une occasion de le voir à la télévision. Ce grand showman savait créer le scandale.
Il mérite le respect pour son parcours atypique.
Il aimait les acteurs, les grands, les vrais.
Serrault l’adorait. C’est un titre de gloire.
Son cinéma underground restera.
Mocky me faisait rire avec ses coups de gueule que je ne prenais pas au sérieux.
Ce n’était pas un cinéaste comme Fellini.
Lui avait besoin de tourner de manière boulimique. Il filmait à brouillon ouvert. Il faut y débusquer les moments de grâce.
J’ai un attachement spécial qui me lie à lui: nous sommes Niçois et en plus il a passé son enfance là où j’ai passé la mienne: au Mont-Boron. Une affinité géographique.
Il marchait droit et ne courbait pas l’échine.

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