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05.08.19

Permalink 07:48:19, Catégories: LITS ET RATURES, GRAND MONSIEUR  

Roger Marche, une légende ardennaise, un mythe du sport français (Marc Barreaud/ L'Harmattan).

Roger Marche, le défenseur longtemps recordman des sélections (63)a marqué son unique but en équipe de France lors de son dernier match international, à Colombes, le 17 décembre 1959, France 4-3 Espagne.

Un tel livre en Angleterre ferait l’événement, parce que les Anglais ne font pas de hiérarchie entre un grand médecin, un grand chanteur, un grand pâtissier et un grand sportif. J’étais à Manchester, le jour de la mort de Bobby Moore. Pendant la semaine qui a suivi la disparition du capitaine de l’équipe aux Trois Lions championne du Monde 1966, tout le pays ne parlait plus que du disparu. Un deuil national. Impensable en France, sauf pour raison commerciale. L’Angleterre sait rendre hommage aux anciens qui ont bien servi le pays et surtout donné du plaisir au peuple. Ce fut le cas de Roger Marche (1924-1997), l’équivalent français de Moore, le titre mondial en moins. Antoine Bonifaci m’a confié que lorsqu’il fut appelé en équipe de France quand il avait 20 ans, il se plaça dans le vestiaire à côté de Roger Marche qui fut ému de voir une photo de lui collée dans le couvercle de la valise du néo international de l’OGCNice. Roger Marche est une icône du football français, recordman des sélections (63 avec 1 but marqué lors de ses adieux), entre 1955 et 1983, battu par Marius Trésor qui fit ce qu’avait fait Marche quand il dépassa Etienne Mattler. Ces trois grands cracks furent des défenseurs mythiques. (Aucun des trois n’étaient présents dans le récent classement de France Football des joueurs les plus significatifs de la L1. Par contre, il y avait Rool et Baeza, des sécateurs humains rien de plus. J’ai compris leur choix provocateur mais peut-on parler de Gallimard sans citer Camus ?).
En France, on a l’impression qu’il faudrait que BHL écrive un livre sur René Vignal pour que la presse s’intéresse à la biographie d’un joueur hors le terrain. C’est ignorer l’intérêt porté aux sports par Camus, Malaparte, Buzzati, Pasolini, Blondin et Nucéra. Présentement on a vu qu’Echenoz et Toussaint ont offert une séquence sportive à leur œuvre ce qu’ont fait avant eux Mailer et Hureaux, que l’on soit Américain ou Ardennais, l’important est d’écrire avec son cœur et une solide grammaire remixée à sa façon. L’inculture générale- je parle de l’attrait pour l’esprit et non pas le bachotage- fait qu’on oublie que sous l’Antiquité les grands philosophes ne perdaient pas une miette des Jeux Olympiques. Et quand il les relança, fin XIXe siècle, Pierre de Coubertin fit aussi des concours culturels au même titre que les courses d’athlétisme.
L’érudit et jamais pédant Marc Barreaud traite du sport comme s’il écrivait sur Flaubert ou l’art aztèque. Son livre sur Roger Marche est magistralement mené. Voilà un esprit qui condamne tous les sectarismes. Nombre d’intellectuels se désintéressent aux sports car ce qui est populaire les dégoûtent. Ils se promènent avec Libération (surtout celui d’aujourd’hui qui est d’une fadeur extrême) sous le bras sans jamais ouvrir Le Parisien, qu’ils appellent encore Le Parisien Libéré. Marc Barreaud n’est pas de ce bois-là. Lui s’immerge complétement dans le milieu qu’il décrit pour en tirer sa substantifique moelle. Roger Marche fut l’un des plus grands footballeurs de son temps. Il se consacra au football comme un artisan ébéniste ne quitte pas son atelier. Il mit toute son âme dans ce qu’il faisait, voulant être un professionnel irréprochable. Jouer pour l’amour de son métier et non pas pour l’appât du gain. Il était né footballeur comme l’on naît grand ou petit, blond ou brun. Marc Barreaud nous restitue toute une époque, celles des pionniers du football moderne. André Dehaye, l’ancien président du RCP m’a expliqué que pour les prolongations de contrat, il disait à ses joueurs : «Alors, Roger, on prolonge ?», et Marche de répondre : «Oui, président». Autre temps, autres mœurs. Le problème survenait quand l’une des épouses de joueur se pointait au match avec un manteau de fourrure. Les autres dames se mettaient alors à jaser entre elles, ce qui créait la zizanie dans le groupe.
La carrière de Roger Marche a commencé au FC Mohonnais (1935-1940). Il était tellement attaché à sa terre ardennaise qu’il ne la quittait pour ainsi dire pas, par le corps autant que par l’esprit. Etonnant pour un footballeur qui est allé disputer des matchs aussi bien à Rotterdam qu’à Florence ou Zagreb. Tenez-vous bien : afin de rester dans sa famille et de tenir son bar, le joueur s’entraînait chez lui et ne venait au club que les jours de match. Il est l’unique joueur à avoir agi de la sorte. Il faut dire que sa condition physique était la clef de son football. Il s’entraînait plus dans la forêt ardennaise que ses coéquipiers au stade de Colombes. Son irréprochable hygiène de vie contribuait à en faire l’un des plus solides athlètes de Division 1.
L’autre particularité de Roger Marche saute aux yeux : il ne joua jamais à Sedan, le flambeau des clubs de footballeurs-ouvriers, ce qu’il était 5 jours sur 7 avant de devenir un As du jeu. Il était sifflé dans sa région parce qu’il jouait à Reims (1944-1954), l’ennemi héréditaire de Sedan, avant d’être hué à Reims car il avait signé au Racing Club de Paris (1954-1961). En fin de carrière, il devint prophète en son pays, à Charleville (1961-1964) avant de boucler la boucle, à la case de départ, à Mohon (1964-1967). Vainqueur de la Coupe de France 1950 et de deux championnats (1949 et 1953) avec Reims, il a joué en tout 562 matchs en Division 1 (1944-1951). Le livre de Marc Barreaud n’est pas avare en références et statistiques. En fin de volume tous les chiffres sur la carrière du “Sanglier des Ardennes” sont en place pour être décortiqués. Roger Marche a exercé son talent dans un contexte où le football n’était pas gangréné par le «pipole», genre Beckham, Neymar et Rami. En 2019, des joueurs font la une et gagnent des fortunes sans jamais jouer. S’il jouait aujourd’hui, Marche serait à Arsenal ou Liverpool. Peut-être même au Real et au Barça. Il en avait les qualités physiques. Un roc.

-Roger Marche, une légende ardennaise, un mythe du sport français, Marc Barreaud. Préface de Yanny Hureaux. L’Harmattan, 145 p., 16, 50 €

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