Le Clézio, l’homme du secret, par Aliette Armel (Le Passeur)

17.04.19

Permalink 09:36:38, Catégories: LITS ET RATURES, GRAND MONSIEUR, GRANDE DAME  

Le Clézio, l’homme du secret, par Aliette Armel (Le Passeur)

Très difficile pour un écrivain de ne pas écrire toujours le même livre. Aussi, je reste très attaché au Le Clézio du début. Ceui qui écrivait : “Si vous êtes quelqu’un de grand, je vous plains car vous avez tous les jours la même taille". Sublime aphorisme sur les gens de pouvoir. Je l’ai depuis perdu de vue. Je reste très lié à lui, par son œuvre disons de jeunesse, par son attitude face aux médias, par le fait qu’il soit Niçois comme moi. Le côté sauvage, insaisissable, taquin, est typiquement Niçois. Le CLézio, Modiano, Handke sont les plus authentiques aînés désormais. Il est totalement injuste que Peter Handke ne soit pas Nobel, à son tour. Le Clézio raconte que l’homme est détruit par les régents de l’économie. Modiano raconte que les fantômes nous commandent. Handke raconte les difficulté de communication entre les êtres.

Tristan Tzara a dit qu’il n’y avait que deux façons d’écrire : le pamphlet ou le poème. Foin de l’eau tiédasse ! Il avait raison. On peut cependant rajouter l’exercice d’admiration. Tel est le cas de cet hymne à Le Clézio par son admiratrice en chef, plus proche d’une groupie de Claude François que d’une fervente de Jacques Brel. Cependant, elle confie qu’elle aimerait demander au grantécrivain ce qu’il pense du contraste entre le luxe de l’avion qui le pilote vers le prix Nobel et sa simplicité vestimentaire ? On est plus dans un long article genre ELLE que dans Les Cahiers de L’Herne.
Dans ce volume à la gloire de Le Clézio, on parle beaucoup de la présence de sa femme qui est présentée comme une attachée de presse ultra privée, et du prestige de l’écrivain qui a sur les gens, disons un impact très Robert Redford. Dans le livre, pas de grande présence de Nice, sa ville natale, pourtant elle apparaît souvent dans son oeuvre, surtout le secteur de Coco Beach, après la Réserve, où j’ai passé les quinze premières de ma vie. Le soleil si présent chez Le Clezio est d’abord Niçois avant d’être Mexicain. C’est moins exotique de parler de pan-bagnat que des Tarahumaras si chers à Antonin Artaud.
La biographe nous explique page 128 que le grantécrivain ne supporte pas de voir bafouer les règles éthiques de sa vision de la littérature. Cependant elle fait l’impasse dans le récit (pas dans les repères biographiques) sur la remise du prix Paul Morand décerné à Le Clézio en 1980. Le lauréat est venu chercher sa récompense, sans plus de cérémonie. Il est vrai que pour 300 000 F (45 000 € aujourd’hui) on peut fermer les yeux sur l’antisémitisme et l’homophobie de Morand, par ailleurs, excellent styliste, à l’inverse de Le Clézio, homme de fond et pas du tout de la forme. Il faut s’appeler Cioran pour refuser le prix Morand 1988. Les détracteurs de Cioran rappellent que l’ex facho a reçu néanmoins le prix Rivarol… Chacun voit midi à sa Rolex.
Tout le monde a sa vision de tel et tel écrivain. Concernant, Le Clézio, je l’ai rencontré trois fois. La première : place Garibaldi, dans les années 1970, il a fait semblant de ne parler que l’anglais pour éviter de répondre à ma fougue de lycéen de Masséna (comme Apollinaire et Gary!); la deuxième, place de l’Opéra, à Paris, où il a accepté que je le prenne de dos en photo que j’ai publiée ensuite dans Libération- le vraiment intéressant Libé pas celui d’aujourd’hui- ce jour-là JMGLC m’a dit qu’il me plaignait,- d’un Niçois à un autre Niçois- de toujours rester à Paris ; et la troisième fois, à la BN où il consultait des livres (je ne suis pas arrivé à voir de quoi il s’agissait tant ils étaient de petits formats), sous la belle coupole du site Richelieu. Je l’ai suivi à l’extérieur pour lui rappeler nos deux précédentes rencontres… Il m’a dit qu’il se souvenait de la seconde, pas de la première. J’étais allé aussi voir sa mère, place de l’Ile de Beauté, face au Port de Nice, qui me confia dans un très bon accueil: “Mon fils écrit toujours, il n’aime pas être dérangé"… Voilà qui est parfait. J’ai eu le même professeur de philo que JMGLC: M. Welfel qui nous disait que Le Clézio connaissait tous les noms des magasins de l’avenue de la Victoire à Nice. Il soulignait son don d’observation, et aussi que Le Clézio était quelqu’un de vraiment intéressant par rapport à la masse d’élèves qu’il avait eue. Ce professeur était magnifique.
Tout ça pour vous dire que le Le Clézio m’a aidé par le biais de tous ses premiers livres où il combat les travers du monde qui ne pense qu’au profit, niant la spiritualité. J’ai beaucoup de ses ouvrages parus dans la grande collection Le Chemin (dirigée par Georges Lambrichs): Le Procès-verbal (son chef d’œuvre avec le mythique personnage dirigé par ses sens), La Fièvre, L’extase matérielle, Le Livre des fuites, Les Géants et La Ronde et autres récits. J’ai aussi Le Déluge, édition numérotée achetée chez M. Matarasso.
Depuis vingt ans, j’ai quitté les rives de son œuvre qui ne me nourrit plus assez. Bien sûr, je le félicite de ne pas participer aux Grosses Têtes, émission débile (plus c’est vulgaire, plus ça marche). On voit bien qu’il écrit parce qu’il ne peut s’en empêcher et c’est l’essentiel. Quand on voit la médiocrité des écrivains que l’on vante à gauche et à droite, Le Clézio est bel et bien grantécrivain. Son attitude n’est pas celle d’un bonimenteur qui passe dans des émissions TV où il faut faire le trottoir. Aliette Armel encourage à le lire, et elle a raison. Le Clézio n’est pas un écrivain de divertissement comme tous ces bouquins qui se vendent comme des petits pains et qui sont d’une nullité absolue. JMGLC a quelque chose à nous dire et cela fait des décennies qu’il s’y consacre. Il est l’un des fleurons de la littérature contemporaine. Un livre raté de Le Clézio c’est toujours mieux qu’un livre réussi signé par les marchands de salades avariées. J’entends par livre raté, un livre fermé c’est à dire un texte où l’écrivain est trop tourné sur lui-même alors que les livres réussis par les têtes de gondole sont tous ratés car ils n’ont aucun enjeu, aucune mise en danger. Chez JMGLC, il y a toujours la tension d’un écrivain sur la corde raide de la création.

-Le Clézio, l’homme du secret, Aliette Armel. Le Passeur, 154 p., 16,90 €

Commentaires, Pingbacks:

Commentaire de: Commeletempasse [Visiteur] Email
Ce même professeur de philo disait aussi que Le Procès était le denier manuscrit parbenu chez Gallimard
PermalinkPermalien 17.04.19 @ 16:48
Commentaire de: morlino [Membre]
Exact envoyé par la poste. Georges Lambrichs a senti le vent venir
PermalinkPermalien 17.04.19 @ 23:47

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