Livre(s) de l'inquiétude,Fernando Pessoa (Christian Bourgois)

02.06.18

Permalien 08:36:20, Catégories: LITS ET RATURES, GRAND MONSIEUR  

Livre(s) de l'inquiétude,Fernando Pessoa (Christian Bourgois)

Dans sa nouvelle présentation Livre(s) de l’inquiétude est encore plus un phare qui éclaire nos intimes ténèbres.
Doué pour l’ubiquité Fernando Pessoa (1888-1935) a écrit sous différentes identités avec chaque fois une écriture singulière. Il écrivait en portugais, anglais et français. Dans les années 1906-1908, il a beaucoup utilisé le français. Pessoa est universel. Que l’on soit noir ou blanc, Chinois ou Russe, on se reconnaît dans la démarche de l’écrivain devenu alcoolique à force de ne trinquer qu’avec lui-même. Il aurait pu vivre en 1244 ou en 723, cela n’y aurait rien changé. En 4450, Pessoa sera toujours lisible, à moins que le monde ne soit plus qu’un repaire de robots. Il parle de la vie, de la mort, du présent, du passé, et surtout de ce qui se cache au fond de l’âme. Pas de roman, mais des poèmes et surtout des fragments, ses pensées en vrac. Un chaos d’idées claires. Quand on le lit, on mesure souvent le fossé qu’il y a entre sa sensibilité et celle du commun des mortels. Il est tellement penché sur lui-même qu’il atteint les sommets de l’introspection. De la fréquentation permanente de l’indicible, il tire des raisonnements lumineux.
On salue souvent l’exploit de Romain Gary qui nous a mystifiés avec l’invention d’Emile Ajar créé pour faire la nique aux critiques littéraires qui traitaient ses livres estampillés Gary comme des produits manufacturés à parution cyclique. Si Romain Gary- de son vrai nom Roman Kacew- était un écrivain qui compte triple, Pessoa, lui, développa à l’infini le pluralisme de sa personnalité, composant une véritable galaxie d’innombrables pseudonymes satellites autour de son patronyme de naissance : Pessoa qui signifie, en portugais, une personne et non pas personne, autrement dit, rien. A propos du natif de Lisbonne, on parle d’hétéronymes parce qu’il a inventé une quantité astronomique de doubles qui ont tous une biographie particulière. Outre Fernando Pessoa, il a rendu célèbre Alberto Caeiro, Alvaro de Campos, Ricardo Reis et Bernardo Soares. Il faut saluer tous ceux qui ont contribué à agrandir le lectorat français du poète aussi discret que génial : Armand Guibert, Robert Bréchon, Eduardo Prado Coelho, Françoise Laye et bien sûr Christian Bourgois. Le solitaire entouré d’un petit cercle de disciples entassait ses manuscrits dans une «malle pleine de gens» selon l’expression d’Antonio Tabucchi, son pendant italien. Pessoa y déposait ses textes sans aucun ordre à respecter.
Le Livre de L’intranquilité de Fernando Pessoa a déjà eu quatre éditions depuis 1988. En 2009, une nouvelle version, par Richard Zenith, présenta de nombreuses modifications pour le plus grand bonheur des lecteurs sous le charme de l’auteur gigogne qui avançait masqué pour mieux faire place à ce qu’il y avait de sérieux en lui. A présent, c’est à Teresa Rita Lopes que l’on doit la nouvelle présentation des fragments de ce qui s’appelle désormais «Livre(s) de l’inquiétude». On y trouve trois hétéronymes du «ventriloque» Pessoa dont deux aristocrates : le symboliste appliqué Vicente Guedes que son créateur a fait mourir de la tuberculose, et le suicidaire Baron de Teive, un stoïcien pudique qui se fait amputer d’une jambe sans anesthésie. Le troisième écrivain fantôme est celui qui ressemble le plus à Pessoa : de fait, le pessimiste hilare Bernardo Soares rase les murs dans la peau d’un anonyme à l’image de son marionnettiste, ex gratte-papier dans diverses maisons de commerce, qui serait comblé par cette nouvelle édition de son chef d’œuvre, en attendant un autre assemblage du puzzle inachevé et sans cesse renouvelé. D’aucuns jugent austère la prose de Pessoa. Les mêmes trouvent triste celle de Cioran. Dans les deux cas, il s’agit de savoir se confronter à la lucidité totale loin des livres aussi creux qu’une noix vide. Pessoa s’aventurait dans des sensations que l’on ne sait plus éprouver à force d’être superficiel. André Gide a expliqué : «J’ai vécu dix mille vies et la réelle a été la moindre». Pessoa c’est le contraire. Il part de l’abstrait pour tendre vers l’implacable concret.

-Livre(s) de l’inquiétude, Fernando Pessoa. Traduit du portugais par Marie-Hélène Piwnik. Christian Bourgois, 560 p., 27 €.

Article publié dans Service Littéraire, N° 114, février 2018.

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