La non publication des pamphlets de Céline par Gallimard

15.01.18

Permalien 19:27:29, Catégories: LITS ET RATURES  

La non publication des pamphlets de Céline par Gallimard

La littérature est réservée à l’élite des lecteurs. Attention ! un vrai lecteur peut être issu d’un milieu « modeste » comme ils disent. L’important c’est d’avoir eu la révélation littéraire. Pour ce qui est de la nouvelle polémique autour de Céline, on peut vérifier une fois de plus le manque de rigueur. Dans “Le Monde", daté 12 janvier 2018, on lit, dans l’article d’une essayiste : «De l’excellent dossier que “Le Monde des Livres", du 5 janvier, consacre à …» Excellent c’est vite dit car le dossier ne signalait même pas que l’ex futur édition des pamphlets de Céline par les éditions Gallimard devait aussi contenir Hommage à Zola (1933), Mea culpa (1936) et A l’agité du bocal (sur Sartre, 1948). Le Monde se contentait de citer Bagatelles pour un massacre (1937), L’Ecole des cadavres (1938) et Les Beaux Draps (1941). Le Monde n’a donc pas cité trois textes qui sont dans l’édition disponible au Québec que l’on peut acheter sur internet. Tous les pamphlets de Céline sont accessibles chez les bouquinistes ou dans les salles de ventes.
Oui, la littérature est pour happy few. Les lecteurs sont intoxiqués par des bouquins gavés de concession pour le grand public. Emmanuel Berl disait : “C’est quoi le grand public ? Celui qui regarde les gros titres de France Soir devant les kiosques des grands boulevards… Je peux m’en passer !” Léautaud pensait la même chose: “Pour plaire au plus grand nombre, il faut être vulgaire!”
Les vrais lecteurs lisent Vialatte, Aymé, Perros, Cioran, Blondin, Jacques Perret, Vauvenargues… L’un de mes amis, Jean-Yves Allizan, qui est capable de traverser la France pour dénicher une édition de Jules Supervielle, a été ainsi accueilli par un libraire auquel il demandait des œuvres de Bove et Calet : «Mais vous n’aimez que les auteurs neurasthéniques… » Pour faire bref disons que ceux qui crachent sur Céline sont les mêmes qui encensent Louis Aragon, stalinien notoire qui n’a jamais dénoncé le Goulag. On peut lire les Odes à Staline d’Aragon et d’Eluard mais pas les textes antisémites de Céline présentés par Régis Tettamanzi, professeur à l’université de Nantes, et préfacés par Pierre Assouline dont on attendait avec impatience les lumières. Y a-t-il esprit plus ouvert que le sien dans l’intelligentia ?
Les brûlots de Céline ne sont pas à mettre dans toutes les mains. Voilà pourquoi le renoncement de Gallimard, qui ne publiera pas l’anthologie des pamphlets signés par Céline, ne correspond pas à une censure bien que la fin du projet soit initiée par la milice littéraire qui a fait pression au point de faire intervenir dans le débat les plus hauts dignitaires de l’Etat qui ont eu droit à dire leur mot sur un livre qui n’existe pas ! Tout ce vacarme a été organisé autour d’un livre à l’étude sans date de parution précise. La haine anti Céline est égale à son antisémitisme. Ceux qui pourchassent la postérité de Céline ferment les yeux sur l’antisémitisme pourtant présent dans le Journal inutile de Paul Morand qui est resté antisémite même après 1945 et la connaissance des camps de la mort.
Et il est évident que si Céline n’a pas été fusillé c’est parce que le monde des lettres avait déjà été sanctionné : Robert Brasillach a été condamné à mort, et Pierre Drieu la Rochelle s’est suicidé. Ces deux disparitions brutales ont permis à Chardonne et Jouhandeau de mourir dans leur lit respectif.
Parmi ceux qui étaient pour la publication des écrits incendiaires de Céline certains soulignent que l’on doit tout savoir sur un écrivain, ses qualités comme ses tares. Pour cela il faut savoir lire. Il est vrai, pour aller dans le sens de la décision finale, qu’on ne peut pas laisser des ennemis de la tolérance s’emparer des écrits antisémites de Céline pour répandre encore plus du venin dans la société française.
Céline ne voulait pas qu’on republiât sa veine antisémite car il a exprimé celle-ci dans un temps bien précis. Les pamphlets de Céline ne forment pas le meilleur versant de son œuvre. Il voyait des Juifs partout même dans l’ADN de personnalités qui ne sont pas issues de famille juive. Céline est un misanthrope qui désigne un seul ennemi alors que le misanthrope ne fait pas de distinction dans le genre humain. S’il s’en était tenu à Voyage au bout de la nuit (1932) et à Mort à crédit (1936) il serait un phare de la dimension de Proust, sans aucune réserve dans sa bibliographie. Céline n’était pas Voltairien car il condamnait les gens au nom de ce qu’ils étaient et non pour ce qu’ils faisaient. Voltaire montre très bien que l’on doit s’en tenir à ce que les gens font et jamais à ce qu’ils sont. Voilà une belle définition de la tolérance.
On ne veut pas de l’antisémitisme de Céline mais on peut accéder facilement à Mein Kampf d’Hitler, tombé dans le domaine public. Comme si l’écrivain était plus dangereux que le dictateur. Si les pamphlets antisémites de Céline avaient été republiés par Gallimard, il est certain que le succès de librairie était assuré. Le scandale déclenche toujours de grandes ventes. Céline le savait bien, lui qui avait un sens aigu de la publicité. Il savait qu’en déversant du fiel, il ferait parler de lui, au-delà de son tombeau. On vient encore de voir qu’il avait raison de croire à la pérennité de son œuvre.
Il aussi faut saluer son immense talent pour choisir les titres de ses livres. Tous sont magnifiques. Les plus célèbres comme les moins connus : Féerie pour une autre fois (1952), D’un château l’autre (1957). Les écrits de Céline tomberont dans le domaine public en 2031 (soit 70 ans après la mort de l’écrivain en 1961) et seront alors libres de droits. Madame Destouches-Céline (Lucie Almansor née le 20 juillet 1912) ne peut donc pas mettre de beurre dans ses épinards.

Commentaires, Pingbacks:

Commentaire de: Pierre [Visiteur] Email
Dans les cahiers de l'herbe consacrés à Celine, il y a un texte superbe de Marcel Aymé qui conclut :"Il n'y a rien dans le dossier de Celine" en parlant du procès qui lui ait fait.Et il a raison. Mais en France on pardonne plus facilement les mauvaises actions que les mauvaises paroles.J'ai découvert Celine récemment : le voyage, mort à credit, entretien avec le professeur Y, d'un château l'autre, Mea culpa. Un style qui rend la noirceur splendide.J'ai acheté 'Nord' aujourd'hui. Je plains ceux qui ignorent le plaisir artistique offert par la littérature.On se sent comme protégé de la laideur de notre société. Les happy few sont happy parce qu'ils ont accès à un espace caché où ils peuvent respirer et que tous les autres ignorent.
PermalienPermalien 15.01.18 @ 21:15
Commentaire de: morlino [Membre]
Aymé, lui aussi est tenu à distance par la milice des lettres. Il a tellement de talent qu'il fait peur aux speakers des émissions de la branchitude.
PermalienPermalien 15.01.18 @ 23:05
Commentaire de: saga [Visiteur] Email
Ah la fascination des littérateurs français pour cette crevure de Céline..., inépuisable sujet à fantasme. Je n'ai jamais lu Céline et j'en suis fier. Qu'il crève. Et la littérature avec. Aucun compromis en la matière. Aucun.
PermalienPermalien 16.01.18 @ 16:56
Commentaire de: morlino [Membre]
Pas un mot sur les fans de Staline et de Mao ?
PermalienPermalien 17.01.18 @ 08:12

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