Le livre de l'année: Oeuvres, de Georges Perros (Quarto/Gallimard)

29.11.17

Permalien 09:17:33, Catégories: LITS ET RATURES, GRAND MONSIEUR  

Le livre de l'année: Oeuvres, de Georges Perros (Quarto/Gallimard)


L’œuvre de l’attachant Georges Perros est réunie dans un volume qui comprend les indispensables Papiers collés. Il était aussi discret qu’effacé, c’est dire. Apprenti comédien- avec son ami Gérard Philipe, il adorait répéter mais pas jouer en public. Au cinéma, les techniciens captaient toute son attention, délaissant les vedettes. Ecrivain en herbe, il préférait les brouillons aux éditions en papier Japon. Joueur de football, il se passionnait pour les entraîneurs sans goût particulier pour les matchs. Pour faire bref- le temps qui lui convenait le mieux- il ne pouvait pas s’empêcher d’écrire, en dehors de tous rôles à tenir. Jouer à l’écrivain l’écœurait. Le réfractaire détestait faire semblant dans un monde d’apparences. Résultat Georges Perros, a pris sa retraite à 18 ans. L’air marin de Douarnenez lui convenait mieux que les tuyaux d’échappements de la capitale, même s’il faisait aussi de la moto comme Céline et Bernanos. Il aimait mieux le Finistère que les ministères. Pour marquer son attachement à la Bretagne, Georges Poulot, né le 23 août 1923, prit comme pseudonyme Georges Perros, en hommage à Perros-Guirec. La fidélité était l’un de ses traits de caractère bien trempé, il suffit de lire ses multiples correspondances pour y voir vibrer l’amitié.
Au lieu de faire carrière sur les planches, alors qu’il a débuté avec Jean Vilar, Maria Casarès et Jeanne Moreau, il devient lecteur pour le T.N.P puis rédige des notes de lecteurs pour la N.R.F car Jean Paulhan ne passa pas à côté du talent de Perros, alerté sur les qualités de ce rétif au conformisme par Jean Grenier, le fabuleux professeur qui auparavant encouragea Albert Camus. Tout ce qu’écrit Georges Perros est pris sur le vif. Il s’agit de fulgurances. Lucide sur ses limites, ni romancier ni essayiste, il déclara : «Quand on est cul de jatte on ne fait pas le tour de France». Quand il parle des autres, on le voit jaillir entre les phrases. Le portait qu’il fait de Félix Féneon ressemble à un autoportrait de Perros : «Peu bavard, n’a consenti à fragmenter, à interrompre son monologue perpétuel qu’avec le maximum de simplicité, de précision, de concision». Tout cela ressembla à l’art de Perros, docteur ès aphorismes dans la catégorie des moralistes de la trempe de Vauvenargues, Joubert, Chamfort, Bierce et Cioran. Quand ce qu’il a dans la tête l’obsède, il prend ce qui lui tombe sous la main, marge de journal, papier d’emballage et écrit d’un jet, sans correction, plus pour passer à autre chose que pour épater la galerie. Pour lui, l’écriture c’est l’abandon, un pense-bête. «Cela ne se vend pas mais on l’édite», disait-il de ses livres, sans aucune amertume dans une attitude qui faisait songer à Fernando Pessoa.
L’essentiel des notes de Perros est rassemblé dans les trois volumes des «Papiers collés», à partir de 1960. Si on lui demandait pourquoi il écrivait, sa réponse fusait : «J’écris parce que personne ne m’écoute». Son refus d’être un fabriquant de bouquins insipides ne l’empêchait pas d’écrire et de dessiner dans son bureau capharnaüm qu’il appelait «ma camisole de faiblesse». En marge de son œuvre, il passait son temps avec sa femme à élever cinq enfants. Très épris de Tania Moravsky, il se reprochait souvent de ne pas gagner assez d’argent pour faire mieux vivre sa famille qui devait suivre le régime sec d’un écrivain maudit qui faisait chaque jour sa tournée des cafés pour y trouver des anonymes. Ses compagnons ne se doutaient pas qu’ils étaient avec l’un des plus grands prosateurs français de la seconde partie du XXe siècle. Un de ses copains de bistrots confia à propos de Perros: «Il est tellement droit qu’il voudrait que tout le monde soit comme lui».
Face à la mer, il restait vague. Amoureux du quotidien et des rituels, Perros aillait toujours saluer les marchands de fruits et légumes sur le marché. Les gens simples lui faisaient du bien, tout comme les arbres, le ciel et la mer. Il ne comprenait pas ceux qui lui disaient : «Vivre en ici c’est le paradis ». Pourquoi quittaient-ils alors Douarnenez pour retourner à Paris ? Lui restait sur place, plus spirituel qu’un prêtre. «Mes écrits sont posthumes. Prématurés. Je ne suis pas gentil avec moi. Je me fais plus mal qu’on ne peut me faire. Je suis couvert de bleus, on ne peut pas m’en faire beaucoup». Atteint d’un cancer au larynx, Perros fut condamné au silence avant de mourir le 24 janvier 1978, à cinquante-quatre ans. Il a légué un ciel de Bretagne à Paris, et Georges Perros à tous ses amis.

-Œuvres, Georges Perros. Préface et édition de Thierry Gillyboeuf, Quarto/ Gallimard, 1600 p., 32 €

Commentaires, Pingbacks:

Cet article n'a pas de Commentaires/Pingbacks pour le moment...

Laisser un commentaire:

Votre adresse email ne sera pas affichée sur ce site.
Votre URL sera affichée.

Balises XHTML autorisées: <p, ul, ol, li, dl, dt, dd, address, blockquote, ins, del, span, bdo, br, em, strong, dfn, code, samp, kdb, var, cite, abbr, acronym, q, sub, sup, tt, i, b, big, small>
(Les retours à la ligne deviennent des <br />)
(Sauver le nom, l'email et l'url dans des cookies.)
(Autoriser les utilisateurs à vous contacter par un formulaire de message (votre adresse email ne sera PAS révellée.))

Décembre 2017
Lun Mar Mer Jeu Ven Sam Dim
 << <   > >>
        1 2 3
4 5 6 7 8 9 10
11 12 13 14 15 16 17
18 19 20 21 22 23 24
25 26 27 28 29 30 31

Le blog de Bernard Morlino

Rechercher

powered by b2evolution free blog software