Pierre Barouh et Michel Déon ne verront pas 2017

29.12.16

Permalien 01:27:17, Catégories: LITS ET RATURES, GRAND MONSIEUR, HENDRIXEMENT  

Pierre Barouh et Michel Déon ne verront pas 2017

Pierre Barouh (1934-2016)… Je le voyais souvent rue des Abbesses dans les années 1970.
Il avait pignon sur rue avec son label (Saravah) qu’il dorlotait dans une boutique, en face le Saint-Jean, café mythique pour les Montmartrois. C’est là que j’avais rendez-vous avec Nougaro, Etaix ou Mme Nordmann, la mère du fils de Calet, oui Henri Calet notre Calet, fétiche des fétiches.
Je n’ai jamais osé aborder Pierre Barouh car il était toujours avec des amis. Je ne voulais pas les déranger. La rencontre est une grâce qu’il faut savoir apprivoiser.
Je le revois assis à la terrasse du Saint-Jean, terrasse minuscule avec les passants qui passent à quelques centimètres. Souvent l’auteur-compositeur était avec Jacques Higelin.
A cette époque, Pierre Barouh se baladait avec un T-shirt sur lequel il avait écrit “Il y a des années où l’on a envie de ne rien faire". Tout un programme, toute une philosophie, toute une poésie. J’y adhérais pleinement. Bien sûr, cela ne consistait pas à se tourner les pouces, au contraire. Cela veut dire une année à vraiment vivre, c’est la seule ambition qui compte.
Lecteur, je marchais à Montmartre sur les traces de Van Gogh, Renoir, Utrillo, Pascin, Apollinaire, Jacob, Céline, Aymé, Dullin, Mac Orlan, Carco… J’ai connu le Montmartre de Nucéra, Nougaro, Roland Lesaffre, Georges Geret, Jean Marais, Bernard Dimey, Etaix, Anouk Aimée qui fut mariée à Pierre Barouh qui aimait la musique ultra colorée dont celle du Brésil.
Pierre Barouh c’est la cooltitude. Il avait ce flegme bienfaiteur qui animait aussi Georges Moustaki. Le poète a traversé la vie comme un ballon brossé par Tostao.
Le parolier nous a donné notamment La bicyclette, chef d’œuvre de la chanson mis en musique par le Niçois Francis Lai, et popularisé par Yves Montand.
Dans La bicyclette, il y a tout cette douce nostalgie de la jeunesse, celle où l’on voit des filles sans oser les aborder. Le temps des copains, si cher à Brassens.
Pierre Barouh a produit des artistes (Jean-Roger Caussimon, Brigitte Fontaine, Allain Leprest…), parmi d’innombrables cordes à son art.
La planète vient de perdre un grand poète, un grand humaniste. Très mauvaise nouvelle.
On se console par une certitude: il a vécu pleinement chaque seconde de sa vie. Seuls les poètes savent prendre la dimension du temps qui passe. Les autres sont trop occupés pour regarder un brin d’herbe qui brille au soleil.
En cette fin d’année 2016, beaucoup de morts semblent se donner le mot pour ne pas voir 2017.
Michel Déon (1919-2016) ne portera plus de casquette. Il avait une belle allure de gentleman. Une très belle voix, pas dans les tons graves. Une voix douce chantante.
Il m’a écrit plusieurs fois pour m’encourager: il faisait souvent cela auprès de nouveaux jeunes écrivains bien qu’il cessa son abonnement à Lire- qui recense l’actualité-car “il y avait trop à lire et le temps presse".
On s’est vu trois fois derrière la fumée de ses cigarillos. Il avait une bonne descente. je ne m’attendais pas à ce qu’il lève le coude de cette façon.
Je voulais qu’il m’estampille Hussard comme Philippe Soupault me donna l’imprimatur dadaïste et surréaliste.
Il me parlait de la rade de Villefranche-sur-Mer - mon berceau aquatique- où il faisait de l’aviron.
Il m’a dit que Louis Nucéra allait devenir académicien français au moment où il est mort. Tué sur son vélo par un assassin de la route, l’écrivain populiste -dans le grand sens du terme- ne l’a jamais su. “Nucéra ne s’autorise que très peu de morceaux de bravoure".
Il n’en revenait pas que mes filles se prénomment Margaux, Léa et Eléonore, “des prénoms qu’un romancier n’oserait pas".
Déon était l’un des Hussards du trio qu’il formait avec Blondin et Laurent. Ils avaient la particularité de ne jamais se réunir:
-"Avec Nimier, nous avons relancé Paul Morand mais il était aigri car il ne vendait plus autant de livres que lors de l’avant-guerre. Il me jalousait…”
Anticonformistes, les Hussards aimaient l’art pour l’art, faisaient passer la littérature avant tout. L’amour des mots avant celles des idées. Une bande de styliste de haut parage. Tout un programme, toute une philosophie, toute une poésie. J’y adhérais pleinement.
Les Hussards défendaient un esthétisme et non pas des dogmes débiles pour avoir du pouvoir. Une façon de vivre sans concession à l’air du temps. Il faut changer de monde et non pas changer le monde. Michel Déon le savait bien: il adorait les îles.
Michel Déon était écrivain qui se défendait d’être un conteur, un raconteur d’histoires.
Il avait la dent dure, très dure. Une lucidité foudroyante. Une grande élégance. Un regard d’aigle qui finit pas éviter les proies trop faciles.
Déon était de droite quand c’était la mode d’être de gauche. Tout communiste est un chien, aboyait sans cesse Jean-Sol Partre… Etre de droite c’est toujours mal vu à Saint-Germain-des-Prés. C’est pour cela qu’il habitait l’Irlande et pas pour payer moins d’impôts.
Pour une certaine presse, Michel Déon était infréquentable car le jeune maurrassien avait eu ses entrées à L’Action Française.
Je lui ai parlé la dernière fois lors d’une exposition sur Blondin organisée par l’Association des Ecrivains Sportifs. Il stationnait devant les photographies et les divers documents de l’auteur de L’humeur vagabonde, seul parmi les invités au vernissage. Devant lui des bribes de la vie de son cher Antoine qui avait une écriture d’éternel écolier. Il regardait les portraits de son ami à ses différents âges. Beau et terrible à la fois.
Pierre Barouh et Michel Déon, deux façons de vivre et de penser. C’est la grandeur de la France.

Commentaires, Pingbacks:

Commentaire de: saga [Visiteur] Email
Et un point commun entre les deux : Vancouver ! Bagages pour Vancouver de Michel Déon et Pierre Baruch a habité deux années ici, je le voyais chez une amie commune.

Bonne année !
PermalienPermalien 30.12.16 @ 16:30
Commentaire de: morlino [Membre]
Nous sommes encore en 2016...
PermalienPermalien 30.12.16 @ 18:53
Commentaire de: Alain Rançon [Visiteur] Email
Ceux qui ont la chance du partage avec Pierre savent que ce n’est pas seulement un ami parti sur l’autre rive. Pierre était aussi un grand humaniste aux qualités rares et d’une générosité enjouée. En 35 ans d’amitié, je ne l’ai pas une fois entendu dire du mal de quelqu’un….. Plus qu’un poète talentueux, dont l’art traversera et traverse déjà les générations, Pierre restait attentif à ce et à ceux qui l’entouraient, avec bienveillance, intelligence, courtoisie. Il faut s’inspirer de ce qu’il nous lègue : ses messages sont immortels, vrais, fondés, réfléchis, profonds…car il est également un homme de grande culture. Et nous en avons tant besoin ! Sensible à la nature, au respect et à la beauté du Monde, son regard sans frontières était un hymne à la rencontre et au partage. Saravah ! merci de tous tes cadeaux très cher Pierre !
PermalienPermalien 25.01.17 @ 11:43

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