EVENEMENT: Vincent Van Gogh. Le brouillard d’Arles, carnet retrouvé. Bogomila Welsh-Ovcharov (Seuil)

14.12.16

EVENEMENT: Vincent Van Gogh. Le brouillard d’Arles, carnet retrouvé. Bogomila Welsh-Ovcharov (Seuil)

La peinture c’est l’école du regard. Apollinaire a dit qu’elle “organisait le chaos".
Dès que j’ai eu le livre entre les mains j’ai tout de suite vu qu’il ressemblait à son éditeur. Je veux dire par là que l’exigeant Bernard Comment a tout fait pour que cet album soit le plus proche possible de Vincent Van Gogh et c’est réussi. La présence de la toile sur la couverture rappelle celle sur le châssis des tableaux et surtout c’est simple et beau comme un Van Gogh. J’ai aussi vite compris que le visage sur la couverture était un autoportrait de Van Gogh. Au premier regard, je n’ai pas trouvé de ressemblance avec les autres autoportraits de l’artiste. Ici, il n’est pas torturé, pas sévère, pas triste, pas angoissé, pas angoissant. L’œil gauche est plus petit que le droit. Il était apparemment dans «un jour avec»… Cet autoportrait est de 1888, date de naissance de ma grand-mère paternelle. Ce n’est pas si loin. Cet autoportrait m’a fait dire : « Et si c’était un faux ? C’est possible car cet autoportrait m’a procuré un feeling que je n’ai jamais ressenti face à un autoportrait de Van Gogh». J’utilise beaucoup le mot autoportrait exprès pour souligner l’aspect obsédant de cette pratique. En revanche, le portrait de Gauguin ici présent ressemble aux autres que l’on connait déjà. Les portraits de Joseph-Michel Ginoux, eux, font penser à Louis-Ferdinand Céline.
J’ai pensé à cela alors que je venais d’entendre à la radio que le musée Van Gogh à Amsterdam conteste l’authenticité des 65 dessins retrouvés. Jalousie ? C’est évident puisque les responsables du musée se prononcent sans avoir vu le fameux livre de comptes. Voilà une désinvolture qui renvoie à de l’incompétence. Au lieu de se dire : «Chic ! Allons voir de près cette découverte ». Pour faire un faux, il faudrait tomber sur du vieux papier, de la vieille encre, laisser vieillir l’ensemble, etc… Le musée Van Gogh à Amsterdam accorde l’Imprimatur sur les vrais ou faux Van Gogh mais qui nous dit qu’un faux n’est pas sur leurs cimaises ? Eux sont des spécialistes mais moi j’ai la sensation non pas d’avoir connu Van Gogh mais de le connaître encore aujourd’hui. L’Art rapproche. Encore faut-il en connaître l’algèbre féérique.
Des spécialistes de Modigliani ont visité une exposition sans remarquer la présence d’une toile de leur peintre fétiche, époque “sans long cou". Le comportement du propriétaire des dessins de Van Gogh retrouvés augmente le mystère puisqu’il conserve l’anonymat au niveau du grand public. Cela renvoie au film d’Orson Welles qui nous dit à un moment : «Si vous prenez un vrai dessin que vous en faites une copie et que vous détruisez le vrai… le faux devient vrai ». Nous n’en sommes pas là mais pas très loin quand une dame conviée au lancement de l’album a dit: «Vrai ou faux ces dessins font l’objet d’un livre qui me donne du plaisir… » Bernard Comment est fils de peintre. C’est un homme de goût, de culture. Il aurait détecté la supercherie rien qu’en voyant le carnet de comptes, la patine, les griffes du temps, tout cela il l’a vu. Bernard Comment a été mis en présence avec cette découverte capitale le jour de la date d’anniversaire de son défunt père. Ce clin d’œil de l’au-delà ne peut pas s’inventer.
L’album, en fin de volume, analyse chaque dessin avec beaucoup d’attention. Tous les dessins sont très bien présentés, page par page, nous sommes en compagnie de l’excellente historienne de l’art, Bogomila Welsh-Ovcharov, qui nous sert de guide particulier. Il y a beaucoup de paysages, d’arbres avec le fameux coup de main qui donne vie aux traits qui ressemblent à des flammes. L’ensemble est japonisant. Le plus frappant dans ces dessins est bien sûr la dextérité du peintre, le virtuose ne fait pas dans le remords. C’est clair, limpide, tout est divinement architecturé.
Et dire que d’aucuns osent encore dire qu’il était «fou». C’était le contraire d’un fou. Ou alors fou car il n’entra jamais dans la combine du commun des mortels qui consiste à mettre en premier la tête de votre prochain sous le robinet. J’ai lu les lettres de Van Gogh et comme tous les grands peintres, il savait aussi très bien écrire. Dans une lettre, il raconte son combat pour trouver le jaune qu’il recherche. Quel combat ! Quelle bataille ! Fou ? Pour la bonne raison qu’il cherchait à dominer la nature pour bien la reproduire. Il entendait des voix parce que personne ne lui disait : « Vincent je t’aime …» Cela m’a toujours frappé comment est-ce possible que personne n’ait pu voir la qualité humaine du peintre quand on voit ce qu’il peignait. Je préfère la vie vue par Van Gogh que la vie par elle-même. J’exagère à peine, bien souvent oui. Il portait le prénom d’un frère mort avant lui. Il avait toujours l’impression de remplacer quelqu’un, d’être moins bien que l’original, et que sa famille aurait préféré le Vincent mort, et que s’il venait à mourir, tout le monde serait content.
Son humilité était si grande qu’il ne signait quasi jamais ses toiles, hormis parfois d’un modeste Vincent. Le contraire du commerçant Picasso dont le nom a fini sur une carrosserie, sans son accord –puisqu’il était mort : ses héritiers ont hérité de sa fibre commerciale, à défaut de son génie créatif. Quand la vie insupportait trop Van Gogh, celle des autres en fait, leur indifférence intolérable, on l’internait. Un destin comparable à Camille Claudel. Le 27 juillet 1890, il se tire une balle dans la poitrine, ratant le cœur. Après deux jours d’agonie, il meurt le 29 juillet au moment de la venue de son frère Théo, son double, la face non destructrice. Les rapports entre les deux frères n’étaient pas des plus simples. Parfois, Théo ne faisait pas tout pour vendre les tableaux de son frère qui avait le rôle du maudit.
Bernard Comment a tenu aussi à reproduire les 26 pages de comptes du carnet du Café de la gare d’Arles, dont les fac-similés nous (re) plongent dans l’ambiance de l’époque. Qu’il est doux de lire : « Remise des livres à Mr le Curé il n’a pu tout prendre il reviens demain ». La faute d’orthographe et l’absence de ponctuation remonte au 13 juin 1890. Ce brouillard des comptes est allègrement désuet. On se prend pour Champollion dès lors que l’on s’amuse à décrypter ce texte qui est désormais un document historique. Chaque dessin retrouvé est mis en perspective avec des travaux similaires et divers documents dont cartes postales et photographies. Voilà des preuves que nous ne sommes pas obligés de rechercher. Les dessins préfigurent d’habitude les toiles à venir. Dans le brouillard d’Arles, il s’agit d’esquisses. Van Gogh dessine ce qu’il a peint pour s’en souvenir.
J’ai fait subir à cet album, le test de Van Gogh, le suicidé de la société. M’est venu l’idée de me plonger dans le texte d’Antonin Artaud en guise de pierre de touche. Le Brouillard d’Arles c’est bien du Van Gogh. Prenons le tableau des corbeaux : « Qui a déjà vu comme dans cette toile la terre équivaloir la mer ». Il faut voir les toiles, les dessins de Van Gogh comme les voyait Artaud. Van Gogh n’était donc vraiment pas fou. Il aurait pu inventer l’art abstrait avec son imaginaire mais non, il est resté figuratif: le plus intéressant dans la vie c’est de se confronter au réel pour voir si l’on sait le voir, le dominer pour le restituer dans une transcendance.
Bernard Comment nous confie qu’il a eu besoin de reprendre ses esprits le jour où il vit pour la première fois le carnet de dessins de Van Gogh. Un choc pour ceux qui aiment la culture, l’art et les artistes. Ce n’est pas tous les jours qu’on déniche 65 inédits de Van Gogh ! Bernard Comment a mis son talent d’écrivain en veilleuse pour se consacrer 100 % à son travail d’éditeur. A son actif, il a dèjà trois grands temps forts de l’édition : des ouvrages jamais vus, jamais lus de et sur Marilyn Monroe, Lou Reed et Vincent van Gogh. Du lourd, du très lourd. Du lourd, en fait très léger. De la grâce face à la pesanteur ambiante. Tant que l’édition présente de tels livres nous sommes encore vivants et bien vivants. Et intelligents. Et sensibles. Et humains. Le brouillard d’Arles coûte 69 €. A défaut d’avoir «un» van Gogh, autant en avoir soixante-cinq. Pas besoin de prendre le train pour Arles. Voyageons sur place.

-Vincent van Gogh. Le brouillard d’Arles, carnet retrouvé. Bogomila Welsh-Ovcharov. Avant-propos de Ronald Pickvance, Seuil, 280 p., 69 €

Commentaires, Pingbacks:

Commentaire de: FredAstaire [Visiteur] Email
Belle occasion de saluer Kirk Douglas, l'inoubliable interprète de "La vie passionnée de Vincent Van Gogh" de Vincente Minelli.
PermalienPermalien 14.12.16 @ 18:42
Commentaire de: morlino [Membre]
Et Anthony Quinn qui jouait Paul Gauguin...
PermalienPermalien 14.12.16 @ 20:15
Commentaire de: richard [Visiteur] Email
Quel dithyrambe !!!!!!
Redescendez sur terre, de grâce !
Cette affaire est bidonnée de bout en bout. Bogomila Welsh et Bernard Comment se sont cru plus malins que les autres alors qu'ils sont arrivés sur le coup de ces crobards indignes et de ce calepin fabriqués par un mauvais faussaire bien après de vrais spécialistes de l'artiste à qui le sieur Baille a essayé de faire croire à son histoire entre 2008 et 2013. La prise de position du Museum Van Gogh, qui s'est souvent trompé (mais ici est dans le vrai) est somme toute anecdotique. Il y a des éléments in-dis-cu-ta-bles qui attestent de façon rédhibitoire de la fausseté de ces documents. Je me tiens à votre disposition pour vous éclairer si vous n'êtes pas trop aveuglé par vos ahurissantes convictions.
PermalienPermalien 16.12.16 @ 18:46
Commentaire de: Décien [Visiteur] Email
En cimaise à Amsterdam, le temps d'une exposition, une toile phare, "Le Jardin de Daubigny". Elle est tout à fait fausse. Ça ne rend pas plus authentiques les gribouillages que l'on vous fait prendre pour du Vincent. Le carnet (cent fois faux) qui valide les dessins vous a abusé, pas les trop misérables dessins. Toute la question, la vrai question est la compétence de qui parle et qui vous fait partager une trop flagrante imposture.
PermalienPermalien 16.12.16 @ 22:00

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