Mort de Pierre Etaix, génie du spectacle et du dessin

19.10.16

Mort de Pierre Etaix, génie du spectacle et du dessin

Etaix était l’héritier spirituel de Keaton. Le terme “génie” va très bien à Etaix dans une France qui associe “génie” à D. Payet parce qu’il a marqué un but pour West Ham dans un match nul. Oui, génie pour un point de gagner quand on est dans les bas-fonds de la Premier League. Maradona avait bien raison de parler de Dieu. Que l’Argentin soit l’envoyé spécial de Dieu, cela ne me choque pas mais que des plumitifs écrivent que Payet est un génie c’est écrire que Plastic Bertrand aurait dû avoir le prix Nobel à la place de Bob Dylan.

C’est Pierre Tchernia qui m’a fait connaître Pierre Etaix, par le biais de la télévision quand elle n’était pas qu’une vitrine de com.
Tous les deux viennent de disparaître.
J’ai croisé plusieurs fois Pierre Etaix à Montmartre.
La première fois, il devait être 7 h du matin, il est passé devant moi en voiture. Une voiture assez longue, et il l’a conduisait sérieux comme un pape.
Cigarette aux lèvres, tiré à quatre épingles. Rentrait-il ou sortait-il ? Il m’a tout de suite fait penser à Max Linder. D’évidence, il était la continuité des grands du cinéma muet. Un maître à part entière, absolument pas une réplique. Pas du tout le duplicata de Jacques Tati.
Il était à mes yeux l’élégance. Ses cheveux en arrière. Sa façon de porter la veste. Impeccable. Un visage d’une grande beauté, la beauté de l’âme.
Je l’ai rencontré 2 place Charles Dullin, il était assis sur un tabouret et attendait la concierge: il voulait récupérer le bandonéon du clown Pécari qui habitait dans l’immeuble. On est devenu ami instantanément: je connaissais tout de lui. Tout ce qui était visible.
On est sorti, on a marché. Il m’a montré là où se trouvait le cirque Médrano.
Après, on s’est revu au moins 10 fois. J’ai même failli faire un livre avec lui. Tombé à l’eau. L’éditeur a changé de crémerie. Je devais légender ses dessins.
Je pourrai écrire un livre sur lui, rien à voir avec celui qu’on devait faire.
Avant de le connaître, je lui avais parlé un dimanche matin devant une boulangerie. Il attendait sa mère qui achetait des gâteaux. Il souffrait de voir sa mère souffrir. On était rue des Abbesses, tout près de chez lui, tout près de chez moi, à l’époque. Nous étions des Montmartrois, c’est-à-dire les habitants d’un village, le seul de la capitale. Du moins, à l’époque. Aujourd’hui, c’est trop bobo et puis on ne peut plus y circuler tout en pouvant encore y rouler. Pas de vrai choix, comme tout le reste de la politique. Soit tout est piéton, soit on laissait comme avant. On s’y perd avec tous ces panneaux. On n’y comprend plus rien. On est comme des prisonniers dans sa propre ville.
On se voyait au Saint-Jean, le café non loin du Bateau-Lavoir, on sentait le Max Jacob, l’Apollinaire.
Il m’a parlé de son père et je ne peux pas dire ce qu’il m’a dit. C’est trop intime.
Il devait faire un film avec Coluche qui l’adorait. Pierre Etaix l’avait félicité pour les Restos du cœur et Coluche lui avait dit: “J’ai raté Tati, je ne vous raterai pas…” Leur projet ? Un film sur l’origine du monde mais Coluche… s’est tué en moto.
Il avait dit à Annie Fratellini, comédienne, qu’elle devait faire du cirque comme ses prestigieux ancêtres, ce qu’elle fit.
Pierre Etaix savait tout faire: film, acteur, théâtre, dramaturge, dessin, affiche, clown, musicien, sculpteur, peintre, décorateur. Un poète de l’image, de l’écrit, de la vie, de la mort.
Dans sa salle de bains, il avait dessiné au-dessus de la baignoire tous les grands du cinéma muet.
Un jour, il m’a fait le cadeau de me montrer cette fresque. J’étais privilégié. Tout le monde ne voyait pas sa salle de bains. D’autant plus qu’il était très pudique. J’ai pris cela pour un grand témoignage d’amitié.
On devrait faire un musée de son appartement dans le XVIIIe arrondissement.
Je me souviens de tout. On riait. Il avait la mélancolie des génies du comique. Un immense talent et bien plus que ça.
Jerry Lewis mettait Pierre Etaix au sommet du 7e Art, à juste titre.
C’est lui qui m’a appris que Robert Doisneau a mis en scène certaines photos alors qu’on le dit roi de l’instantané.
Pierre Etaix, toujours rasé de près. Impressionnant de fraîcheur.
Un clown blanc capable d’être un Auguste.
Il était né un 23 novembre, comme moi. Pas la même année. Le même MOI, c’est certain. Un sagittaire. Mi homme ni animal. Ni homme ni animal. On tire des flèches. Pour se défendre, pas pour attaquer
On pouvait rester sans parler. On buvait un coup. On parlait le silence.
C’est un homme qui souriait. Oui, il souriait et ne riait pas.
Tout ce qu’il faisait était plein d’intelligence. Un sens de l’observation hors du commun qui l’a rapproché de Tati.
Son numéro de clown préféré ?
Il recherche ses clefs dans un endroit éclairé, côte cours, tout en disant: “Je les ai perdues dans l’obscurité mais là-bas, côté jardin, je ne peux pas les trouver car il y fait trop noir…”
Pierre Etaix aimait faire des choses mais il n’aimait pas faire parler de lui.
Etaix incarnait la distinction perdue dans un monde plein de vulgarité.
Etaix, Pierre Etaix… Quel beau nom ! Pierre & textes.

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