Lettres à Miles [Davis] (Editions Alter ego)

28.09.16

Permalien 11:38:04, Catégories: GRAND MONSIEUR, HENDRIXEMENT  

Lettres à Miles [Davis] (Editions Alter ego)

Il y a 25 ans, jour pour jour, disparaissait Miles Davis. Disparaissait de la surface de la terre. Il est toujours là. Miles Davis, Charles Trenet, Hendrix, Anna Magnani, Bette Davis et tous ceux que j’aime, ne meurent jamais.

Un ami supplémentaire
Par Bernard Morlino (1)

«Il joue de dos …» A-t-on vu un chef d’orchestre diriger face public ? En 1981, on annonça son retour sur scène. Je me détachais de ses anciens disques parce que lui-même ne voulait pas écouter des vieilles vibrations en conserve. La tête dans les étoiles mais les pieds ancrés sur la terre, il haïssait la musique d’église : «C’est la peur qui rend les hommes religieux ». Il ne croyait pas en Dieu et moi je croyais en Miles. Je l’aimais parce qu’il m’améliorait, développait tous mes sens, me rendait encore plus attentif au monde et aux gens. Il faisait les mises à jour de mon cœur, de mon cerveau. «Pour jouer, il faut de l’imagination et des connaissances. Des musiciens, s’ils étaient boxeurs, j’en connais qui iraient sans cesse au tapis !» Il avait des fulgurances verbales : « Pourquoi jouer tant de notes, les bonnes suffisent ». Dans ses interviews je trouvais des trésors dignes des aphorismes de Cioran : « Je suis orange et non pas noir… »
Le 2 mai 1982, j’étais présent au Chatelet pour enfin respirer le même air que lui. J’attendais ce moment depuis tant d’années. J’occupais un strapontin du premier balcon. J’ai conservé tous les billets talismans: celui de 1982 porte le numéro 0981334. Il m’a coûté 40 F. Ce n’est rien, c’est donné. Comment pouvait-on être à Paris ce soir-là et ne pas aller auprès de lui ? Quand il est entré, ce fut comme si je voyais Mozart. L’accoucheur mettait en évidence ses musiciens, les révélait à eux-mêmes. Etais-je envouté, devenu stupide comme ses filles qui se traînent aux pieds des minables du show-biz ? Non, j’étais dans le périmètre immédiat d’une sensibilité foudroyante, de quelqu’un qui travaillait sur les sens depuis des décennies. Miles marchait au ralenti, en apesanteur. Un bonnet blanc. Le dos rond. Des sons, des lignes, des taches de lumière. Une féérie auditive. C’était le temps de We want Miles. Miles allait et venait du guitariste Mike Stern au bassiste Marcus Miller. Acteur et spectateur. La rythmique me traversait le corps : j’étais au cœur d’un tourbillon de sons, griffes ou caresses.
Au fil des ans, Miles revint sans cesse en France et je lui prouvais ma fidélité indéfectible. Le 12 avril 1983, 20 h 30, porte de Pantin, sous le chapiteau, billet (160 F), série 0, numéro 00194. Le 13 avril, soit le lendemain. J’y étais aussi. Gradin 6 (90 F), numéro 00101. Le lundi 31 octobre 1983, 21 h, Palais des Congrès, billet (150 F) numéro 000617, place 9 A 13. Miles commençait toujours avec du retard mais ne faisait jamais aucun rappel. Quand c’était fini, il ne revenait pas jouer sur scène. Lundi 31 octobre 1983, il m’a tendu la main sans doute touché par ma constance puisque j’ai assisté tout le concert, l’œil rivé à mon Leica M2. Il s’est baissé vers moi et m’a demandé de tendre le bras pour toper avec lui. Incroyable attention ! J’étais aux anges. Le lundi 12 juin 1984, 21 h, j’étais encore là au Palais des Congrès : billet 00160 (180 F), place 2 W 28. Le mardi 4 novembre 1984, 20 h 30, je suis venu au Zénith, 21 avenue Jean-Jaurès, billet 2247 (150 F). Il a joué de 22 h 05 à 1 h 13. L’une des plus belles soirées de ma vie, ai-je marqué au dos du billet. Le mardi 30 juin 1987, j’étais au Palais des Congrès répondant à sa nouvelle convocation : billet numéro 1771745, Première série. « 215, 00 ». Est-ce le prix ? Si oui, tant mieux. De l’argent pas gaspillé. Le vendredi 19 février 1988, Saint-Denis, sous chapiteau : billet (150 F) numéro 19836, place du 8-Mai 1945. Nous étions peu nombreux. Une ambiance ultra festive et fraternelle. Je découvrais le bassiste Darryl Jones et le guitariste Foley McCreary. Miles avait fait écrire le nom deux musiciens sur des pancartes qu’il nous montrait pour qu’on se souvienne d’eux. Les interlocuteurs de Miles étaient sur un petit nuage à ses côtés. John Scofield conservait son sérieux, léger sourire, quand Miles collait sa trompette sur les cordes de la guitare. Les instruments s’accouplaient. Rien d’intellectuel chez Miles. Lors d’un concert, il quitta la scène, à reculons, agitant la trompette rougeâtre comme on fait signe avec son mouchoir.
A la fin d’un journal télévisé, le présentateur français lui a demandé : « Pouvez-vous me jouer quelque chose puisque vous avez votre instrument ? » Majestueux, Miles riposta, avec sa voix caverneuse : «Vous savez combien on me paye pour jouer quelque chose ? » Bel uppercut ! Le speaker des infos ne savait plus où se mettre et rendit aussitôt l’antenne. Mon dernier rendez-vous avec Miles eut lieu à la Villette où il donna deux concerts de suite dont l’un avec tous ses amis qui vinrent auprès de lui, un à un. J’étais sur place, étrangement je ne trouve plus les billets. Miles était maigre. Il joua peu mais avec une intensité décuplée. Il flottait dans ses vêtements et passa son temps à donner la parole musicale à ses compagnons. Miles ressemblait au Pelé de 1970 qui offrait des passes à Tostao, Gerson, Rivelino et Jaïrzinho. Des passes en or.

(1) Dans le livre, manque ce qui est en gras. Faute de place.

-Lettres à Miles, rassemblées par Franck Médioni. Collectif dont J. Berroyer, René de Ceccaty, Bernard Chambaz, Jérôme Charyn, Hubert Haddad, Bernard Lubat, Bernard Morlino… (Alter ego, 172 p., 18 €)

Site officiel de Miles Davis:
https://www.milesdavis.com/

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