Archives pour: Mars 2016, 01

01.03.16

Denis Lavant incarne Louis-Ferdinand Céline dans le film dEmmanuel Bourdieu

Louis-Ferdinand Céline
Sous-titre: Deux clowns pour une catastrophe
Film d’Emmanuel Bourdieu
Scénario: Marcia Romano, d’après L.-F. Céline, tel que je l’ai vu de Milton Hindus.
Distribution:
Denis Lavant: Louis-Ferdinand Céline
Géraldine Pailhas: Lucette Destouches
Philip Desmeules: Milton Hindus

Le titre anglais du livre de Milton Hindus est mieux que le français: The Crippled Giant. C’est celui de l’auteur, soit Le Géant Infirme. Hindus, jeune universitaire juif américain passionné par l’écrivain Louis-Ferdinand Céline, vient le rencontrer lors de son exil au Danemark en 1948.
Le film montre un trio fort bien interprété:
Dennis Lavant est plus que crédible avec ses colères. Soupe au lait, Céline partait en vrille au quart de tour. En France, il faisait de la moto: ce qui en dit long sur son besoin de liberté. Il avait la dent dure, très dure sur ses contemporains. Les deux plus grands stylistes français du XXe siècle (Céline et Léautaud) étaient des débraillés qui voulaient ne donner de l’élégance qu’à leur prose respective. Etait-il antisémite ? Par écrit, oui. Cependant dès lors qu’il a appris l’existence des camps de la mort, après guerre, il a interdit qu’on réédite ses trois pamphlets antisémites parce qu’ils n’étaient plus que des essais sur un temps donné de l’Histoire. Jamais il n’avait voulu que l’on extermine les Juifs. Il était médecin, donc fait pour soulager, soigner et guérir.
Hindus (Philip Desmeules)est un disciple attentif qui aime vraiment Céline, comme un fils avec la volonté de “tuer” le père.
Au milieu des deux, se trouve Lucette Destouches (Géraldine Pailhas)qui essaie de tempérer les coups de gueule de Céline qui prend toujours la mouche au vol.
Le film n’impose pas une vision définitive de Céline. On le voit vociférant et riant, comme lors de ses véritables interviews qu’il considérait comme des actes publicitaires, à juste titre.
Au début du film, Céline dit à Hindus: tous mes geôliers étaient des Aryens et vous, mon bienfaiteur, vous êtes Juif.
La fin du film montre un soldat américain et Hindus. A ce moment-là, Hindus comprend qui il l’est. Grâce à Céline.
Denis Lavant méritait de jouer Céline. C’est un véritable amoureux de la littérature. Au début des années 1980, on marchait dans les rues d’Avignon quand il me récita tout le début du texte de Malraux sur Jean Moulin. Tout par cœur. J’avais l’impression d’être avec Malraux tant il le célébrait si bien.
Le Céline de Lavant est vivant, très vivant.
Il est très rare qu’un comédien incarne bien un écrivain. Lavant y parvient. C’est un poète corporel. Il sait mettre son âme dans le moindre de ses gestes. Dès les premières images, Céline/Lavant se moque de son visiteur, en faisant semblant de parler français avec l’accent américain. Un beau début. Le reste est à la hauteur. Céline était un authentique écrivain. Cela nous change des pantins pitoyables qui pullulent dans le monde des gendelettres. Au pire, je préfère un salaud qui écrit bien à un brave type qui rédige des livres comme on dresse sa liste de commissions. Céline n’était pas un salaud. La preuve, son meilleur ami était Marcel Aymé. Marcel Aymé n’aimait pas les salauds, il les combattait.
Le bureau de Céline était à son image. Une forge dont il était le forgeron. De surcroît, il étendait ses pages sur de la corde comme on suspend du linge. Chaque feuille tenait avec une pince à linge en bois. D’un côté la force de l’acier et de l’autre la légèreté aérienne. Tout Céline !

[Post dédié à Pierre Monnier]

Permalien 05:04:30, Catégories: LITS ET RATURES, GRAND MONSIEUR  

Une indifférente rébellion, de Pol Vandromme (Pierre Guillaume de Roux)

Le Pol pote des stylistes a passé sa vie à lire et à écrire dans la grande tradition des Hussards. Le style d’abord. Moins sectaire que Pol Vandromme ce n’est pas facile à trouver, hormis Jean Paulhan. De fait, ils sont peu nombreux à déclarer aimer à la fois l’ex communiste Roger Vailland et le placardisé infréquentable Louis-Ferdinand Céline. Pol Vandromme n’avait pas le cœur sec, capable de dire du bien d’un auteur, de prime abord éloigné de lui, dès lors qu’il sentait battre un cœur sous la prose. Prose perchée sur les hauts lieux de la poésie, le plus souvent. Sa vie durant, il a été à l’écoute de la littérature française comme on surveille la météo du jour. Pour Pol Vandromme, un écrivain c’est avant tout un style, une façon d’écrire très singulière mais pour tout le monde. Il se méfiait des écrivains qui se préoccupent surtout des idées, sans attacher une grande importance à la musicalité entre les mots. A force d’écrire sur les autres, il est devenu lui-même écrivain, à l’inverse de Pascal Pia qui n’a jamais voulu être de deux côtés du guichet, préférant être chroniqueur plutôt qu’auteur.
Pol s’inventait des potes parmi l’Histoire littéraire. Sa façon d’écrire, sans fanfreluche ni effet de manche, a vite fait de la rapprocher des Hussards Blondin et Nimier mais il préférait se définir «citoyen des lettres françaises» membre de la «droite buissonnière»- qui n’accepte aucun ordre, à part le sien- en compagnie de Marcel Aymé, Dominique de Roux et Jacques Perret. Il préférait lire Françoise Sagan qu’Amélie Nothomb. Le chapeau extravagant de la Bruxelloise exaspérait le natif de Gilly, près de Charleroi. Sagan, elle, ne bégayait qu’à l’oral. Tous les goûts sont dans la nature et celui de Pol Vandromme ne supportait pas les auteurs qui font prévaloir un mauvais livre avec le nom qu’ils se sont déjà faits, selon l’observation de La Bruyère. Vandromme fut une sorte d’Oncle Pol qui nous parlait des écrivains, animé par le seul but de nous les faire lire ou de les tenir à distance afin d’éviter le piège de la notoriété bourrage de crâne. Si beaucoup d’auteurs s’agitent devant les caméras c’est parce qu’ils sont certains que l’obscurité de leur tombeau sera la parfaite illustration de la place que leur accordera la postérité. Inutile de donner des noms. Pol Vandromme n’est pas une balance. On devinait qu’il aimait plus les livres de Patrick Modiano, virtuose du «noctambulisme cafardeux», que ceux de Roger Martin du Gard, diffuseur de «platitude et d’ennui». Le réfractaire au diktat des régents de la communication s’exprimait, entre autres, dans Le Rappel et L’Echo du Centre qui lui donnaient l’espace nécessaire pour y déployer son indépendance d’esprit qui l’a conduit à écrire aussi bien sur le football («Les Gradins du Heysel» ,1985) que sur Hergé («Le Monde Tintin», 1959), Brel, Brassens et Robert Le Vigan. Son éclectisme faisait plus la démonstration d’une compétence que d’une passion aveugle. A la fois critique littéraire, essayiste, biographe, pamphlétaire, l’écrivain-journaliste savait que les bons auteurs étaient tous de très grands lecteurs. Il était capable de lire l’indicible entre les lignes. Pol Vandromme préférait écrire sur la littérature plutôt que de parler politique parce qu’il détestait mentir aux lecteurs. Il n’est jamais trop tard pour découvrir l’œuvre d’un écrivain qui se tenait à distance de la mode pour mieux observer ce qu’il ne fallait pas faire: «Etre à l’écart sans être au-dehors, être ici en étant ailleurs, voilà le signe distinctif de notre indifférente rébellion ». Observer sans être vu.
Nuque raide, Pol Vandromme avait le sens de l’amitié et de l’honneur, ne frappant personne d’ostracisme sous prétexte que tel ou tel s’étaient enliser dans la fange politique, aux quatre coins de l’échiquier des dogmes. Il n’ignorait pas que l’intelligentsia germanopratine préférait se tromper avec Sartre plutôt qu’avoir raison avec Aron, vu que l’un s’était élevé une statue et l’autre pas. La littérature comme la Seine à sa rive droite et sa rive gauche. Il n’avait pas érigé le désengagement politique en morale mais il aurait préféré que les auteurs évitent le «cancer idéologique» en restant au cœur de la partition intime de leur œuvre. Dans sa cathédrale de papier, il essayait d’éviter les rides de l’âme. A chaque entrée littéraire, le chroniqueur ne tombait pas dans le panneau «de la nullité aggravée par la prétention». Il ignorait la quinzaine commerciale d’une tête de gondole attendue pour saluer «la platitude» volontaire du style de Simenon, «l’exacte traduction de ses anti-héros». Les sempiternelles affirmations, de la fausse sagesse comme de la révolte institutionnelle, étaient dérisoires pour Pol Vandromme, épris de la lucidité qu’il ne voulait jamais tromper.

-Une indifférente rébellion, Pol Vandromme. Pierre Guillaume de Roux, 200 p., 23 €

(Cet article provient de ma chronique Portrait dans Service Littéraire de février 2016)

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