Sublime voyage dans l'atelier de Giacometti, raconté par son ami et modèle Isaku Yanaihara (Allia)

26.01.15

Permalink 16:22:27, Catégories: LITS ET RATURES, GRAND MONSIEUR, VAN GOGH FOR EVER  

Sublime voyage dans l'atelier de Giacometti, raconté par son ami et modèle Isaku Yanaihara (Allia)

Extrait de l’admirable émission de Jean-Marie Drot, l’un des plus grands hommes de télévision au temps injustement oublié. Giacometti est un génie qui aimait ressembler à un mécanicien auto de Levallois-Perret. Giacometti est l’un des maîtres sculpteur de l’Histoire. Un antique chez les modernes. Eblouissant dans son travail, dans sa vie, dans ce qu’il fait, dans ce qu’il dit. L’intelligence à l’état brut. C’est mon antidote à tous les imposteurs. Il respire l’authenticité. Un cœur pur dans un monde de menteurs professionnels.

Le peintre et son modèle. Voici une nouvelle version de ce thème souvent abordé dans la littérature, sauf que dans ce cas précis, il s’agit d’un témoignage et non pas d’un roman. Cela dit c’est aussi beau qu’une fiction, tant la poésie est présente dans cette grande histoire d’amitié entre Alberto Giacometti et Isaku Yanaihara. Au détour d’une phrase, on tombe sur cette citation d’Alain, le philosophe qui a beaucoup influencé les lettres françaises : « On peut tromper un juge ; on ne trompe pas un peintre de portrait ». Alberto Giacometti est l’un des plus grands sculpteurs du XXe siècle, l’un des cinq meilleurs avec Brancusi. Giacometti ? Presque tout le monde l’imagine Italien alors qu’il était Susse. De comportement, il était plus Italien que n’importe quel Italien. Grande qualité de cœur et une parole merveilleuse. Il avait des mains d’or, et il voulait travailler dans le plus grand dépouillement afin de ne pas polluer son univers par la richesse. Quelle différence avec Picasso !
Quand il scrutait un modèle pour faire une sculpture, il ne connaissait plus personne. «Si mon frère pose ce n’est plus mon frère. » En effet, le modèle n’était plus qu’un squelette recouvert de peau. L’identité d’en face obsédait l’artiste qui se battait avec la matière. Son but capter l’âme de son prochain immédiat. Le livre d’Isaku Yanaihara est une merveille. Tous les amoureux de Giacometti doivent se le procurer fissa. C’est le meilleur moyen d’être avec lui. On ne peut hélas ! pas vivre avec un sculpture du maître. Dommage, elle nous mettrait la vérité à portée de main. Quand la nuit tombée et que sa femme Annette proposait d’allumer, Alberto marmonnait : «La lumière, pourquoi faire ? J’y vois clair… » Il piquait alors une colère : « Je vois que je n’y arrive pas. Ce n’est pas Yanaihara que je ne vois pas, mais le moyen de l’attraper, lui… » Merveilleux Giacometti ! Quelle chance d’être vu par lui au 46 rue Hippolyte-Maindron (14e arrondissement de Paris) dans « la caverne-atelier » qu’il ne quittera jamais sauf pour aller visiter sa mère qu’il aimait beaucoup. Cartier-Bresson a fait un superbe reportage sur Giacometti adulte chez sa maman.(à voir dans le rarissime petit ouvrage édité par Franco Sciardelli-Milano, 1991)
Le peintre demandait à son ami modèle de ne plus respirer afin de mieux percevoir sa personnalité. Il faisait des croquis, le résultat c’était la somme de ses échecs. Oui, merveilleux Giacometti. Sa concentration était telle que face au papier, il étaitt seul à seul même s’il y avait deux personnes dans la pièce, en plus du modèle. Giacometti se moquait complétement de tout ce qui était la vie de tous les jours, du quotidien des affaires courantes : il pouvait sortir avec un costume plein de taches. Etre bien habillé … pourquoi ? Manger dans un bon restaurant avec des amis cela était beaucoup plus important. Giacometti s’opposait à Prévert qui plaçait l’amour au-dessus de l’appétit. Pour le sculpteur, il y avait une évidence : les gens passent plus de temps à manger qu’à faire l’amour.
Le livre nous apprend que Giacometti détestait la mécanisation du monde moderne. Il n’échangeait pas le chauffage central contre un feu de cheminée ou le charbon dans un poêle. « Les machines ne servent qu’à tuer l’esprit ! » pestait-il certain que nous ne reviendrons plus jamais en arrière, à la douceur du temps de vivre, au rythme lent des saisons. Giacometti n’aimait pas l’eau chaude au robinet, il préférait la chauffer au feu pour voir l’eau frétiller. Il voulait joindre l’agréable à l’utile. Appuyer sur un bouton, non ! Il est donc naturel qu’il aimait mieux dessiner ses semblables plutôt que de les photographier. Isaku Yanaihara rapporte des nombreux fragments de ses discussions avec Giacometti. Tout est savoureux. Un enchantement perpétuel. Un jour, le peintre fait cette révélation : « Tout doit commencer par le nez …» Parfois, Jean Genet débarquait dans l’atelier à l’improviste. Giacometti n’osait rien lui dire. Genet était le seul à pouvoir s’inviter sans prévenir. (Genet a écrit un livre sur Giacometti en 1958, chez L’Arbalète) De Bernard Buffet, Giacometti dit : « Il s’arrête là exactement où je commence ». On ne peut pas faire une critique plus sévère. Il lui préférait Rouault, et Cézanne bien entendu. De manière incroyable, Isaku Yanaihara a regardé ses agendas et a noté qu’il avait posé 230 fois pour Giacometti, entre 1956 et 1961. Chaque fois, le dessinateur tentait de restituer le visage de son ami. Le modèle sacrifia sa carrière de professeur car au Japon sa hiérarchie n’appréciait pas du tout de le voir quitter si souvent son poste pour aller en France. Il finit par opter pour l’enseignement privé.
Giacometti a été obligé de préciser à Genet que son ami isaku Yanaihara n’a jamais posé dans l’espoir d’avoir un tableau en échange de ses temps de pose. Genet avait très mal jugé l’ami de Giacometti. En amitié, la jalousie existe aussi. Il existe une douzaine de portraits de Yanaihara par Giacometti. Mort en 1989, le modèle nous a laissé un splendide livre de souvenirs, sa façon à lui de faire le portrait de Giacometti encore plus sympathique qu’on ne l’imaginait. Ah ! il en a lancé des « Merde » lors de luttes avec le fusain ou l’huile. Des “Merde” avec son si bel accent. Et combien de cigarettes grillées et souvent même pas fumées, juste allumées par habitude ? Giacometti était tant attaché à son ami qu’il souhaitait une guerre ou une grève d’Air France pour que le professeur de philosophie ne retourne pas au Japon. Isaku Yanaihara est l’exception qui confirme la règle : avant lui, Giacometti ne croquait que ses proches immédiats. Au fil du temps, Yanaihara est devenu plus porche que les proches.
-Avec Giacometti, par Isaku Yanaihara. Traduit du japonais par Véronique Perrin. Allia, 220 p. , 20 €. L’ouvrage comporte plusieurs photos. La couverture est livrée sans retouche, avec tous les petits défauts du négatif. Un choix qui élimine les artifices et qui convient très bien à Giacometti.

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