L’invention de Saint-Germain-des-Prés, d’Eric Dussault. (Vendémiaire)

17.09.14

Permalink 07:21:14, Catégories: LITS ET RATURES  

L’invention de Saint-Germain-des-Prés, d’Eric Dussault. (Vendémiaire)

Un éditeur qui prend pour slogan un vers d’Apollinaire mérite un grand coup de chapeau. C’est le cas de Vendémiaire qui fait suivre son nom par la devise : « Hommes de l’avenir, souvenez-vous de moi ». Le poète hante encore les lieux de Saint-Germain-des-Prés auxquels Eric Dussault rend hommage dans un livre qui comprend un cahier photo sur quelques temps forts dont l’époque des zazous incarnée par Boris Vian et Juliette Gréco dont Miles Davis fut très épris. Près de 250 pages retracent tout le quartier qui est le cœur de la capitale quand les Halles n’en étaient que le ventre.
En 2014, on a beau chercher des artistes à la terrasse des deux Magots ou sur celle du Flore, mais on n’y voit que des vedettes. Aujourd’hui, ce n’est pas au Flore qu’il faut être. La vitrine qui fait vendre est celle des écrans de la télévision. il suffit de voir les politiques qui y couchent. On est passé du monde de l’écrit à celui de l’image. Au temps de Sartre et Beauvoir nous étions à l’entre-deux, à savoir que Paris Match prenait le pas sur Les Nouvelles Littéraires. Le duo starifié des Lettres médiatiques a très vite compris l’usage des médias. De Gaulle et Malraux aussi. Auparavant, Cocteau les avait devancés.
Ecrire un bon livre ne sert à rien si personne n’en parle. Le dernier grand écrivain à se poser en vitrine dans les cafés parisiens est sans nul doute mon ami Albert Cossery. On se marrait bien tous les deux sur le dos des passants. Deux mateurs pas avares de mitraille.
Hier, SGDP était le lieu des libraires. Aujourd’hui quelques fleurons des cathédrales dédiées au papier ont fermé boutique au profit des magasins de mode, grandes marques si possible. A présent, il vaut mieux soigner son look qu’améliorer son intelligence ou sa culture si l’on préfère car lire Tolstoï ne peut pas transformer un âne en vainqueur du Prix d’Amérique. SGDP reste cependant le fief de l’édition et ceux qui s’en écartent ont tout intérêt à y garder une antenne, sinon ils risquent de disparaître du paysage éditorial. On parle de décentralisation pour la galerie. Question politique, édition et show biz tout se passe à Paris. Et ne parlons pas de la presse, même si Internet participe à son éclatement, bénéfique pour les snippers des médias qui ne veulent rouler pour personne en particulier.
Le livre d’Eric Dussault recense tous les temps forts du quartier dans un catalogue de noms qui donnent le vertige aux nouvelles générations qui voit souvent Vian comme s’il remontait au temps de Villon. Pourtant l’après-guerre c’était hier. Où s’arrête et ou commence le quartier qu’on appelle village ? Faut-il y englober tout le périmètre qui va du quartier Latin aux quais de la Seine, côté Palais de Justice ? Disons : Monnaie, Odéon, Notre-Dame-des-Champs et SGDP. Un village avec des villageois de moins en moins présents. L’auteur nous signale qu’en 2014, « il faut débourser 21 000 euros par mètre carré » pour résider dans certains coins de SGDP ! On ne parle plus de villageois mais de riches propriétaires.
On range le livre d’Eric Dussault tout près du Manuel de Saint-Germain-des-Prés de Bison Ravi alias Boris Vian, super guide des lieux, qui a mis ses pas dans ceux de deux prestigieux devanciers : Léon-Paul Fargue et Léo Larguier. SGDP est plus associé à la gauche de Sartre qu’à la droite de Blondin et Nimier qui pourtant y ont usé leurs guêtres après la vague zazou. Les Hussards auxquels il faut associer Jacques Laurent, Michel Déon et Kléber Haedens étaient vu comme des enfants spirituels de François Mauriac, icône de la droite. Le Figaro contre Les Temps Modernes, titre qui pouvait aussi renvoyer à Charlie Chaplin. Je n’ai jamais compris pourquoi un casse-croute au jambon-fromage était considéré comme supérieur à des amuse-gueules avec des canapés au caviar. Les Hussards écrivaient avec des mots quand les existentialistes n’usaient que des idées. Les Hussards ne voulaient pas s’engager sauf dans la littérature. Il fallait du courage pour fréquenter cette école buissonnière quand la vogue demandait d’être communiste.
Le livre ne fait pas l’impasse sur le jazz qui a trouvé refuge à SGDP quand les racistes l’avaient mis à l’index aux Etats-Unis. Vian, encore lui, a été le meilleur attaché de presse des jazzmen, avec Miles Davis en première ligne. Il ne faut pas croire que tout ce beau monde vivait sa liberté au grand air. La police y traquait les homosexuels : Cocteau, Marcel Carné, Roland Lesaffre, Jean Genet. Dès qu’elle recevait une jeune fille, Simone de Beauvoir voyait sa fiche s’agrandir. Les policiers étaient plus proches des voyeurs que de Rouletabille. Sartre apparait dans le registre des alcooliques. Simone Signoret a même été traqué dans les bistrots !
A l’époque, Vian était davantage un rabatteur qu’un écrivain. Sartre et Simone de Beauvoir, le voyaient tel un boute-en-train. Queneau et les frères Prévert avait plus de considération plus lui. Il savait que Vian avait quelque chose à dire et à écrire, avec un ton novateur. Se sachant condamné par la médecine, il vivait à 400 km/h. 200 ce n’était pas assez. Il écrivait des chansons, des romans, des articles, sans oublier de danser le be-bop. La vie de noctambule n’a pas arrangé la santé de Vian car au Tabou, il y a avait tant de fumée de cigarettes que l’on croyait souvent être égaré dans un square de Londres rempli d’un épais brouillard. Et au petit matin, il n’était pas rare de voir les voisins vider leur pot de chambre par la fenêtre afin de viser la tête des bambocheurs qui titubaient sur le trottoir. On est toujours jaloux des gens qui s’amusent. Les ignares étaient terrifiés depuis qu’ils avaient entendu parler que leur quartier subissait les assauts des « existentialistes ». Sous ce vocable ils voyaient plutôt des troglodytes qui s’appropriaient leur espace, en sous-sol comme à l’extérieur. Ces gens dormaient quand sous leur lit jouaient Sidney Bechett, Claude Luter et Claude Bolling. Ils étaient hermétiques à la musique de Duke Ellington et à celle de Louis Armstrong. Quoi des noirs ? Autant dire des sauvages, pour eux.
« Alors Saint-Germain-des-Prés, lieu de mémoire ? Plutôt un microcosme parisien parmi tant d’autres », conclut Eric Dussault. Sévère conclusion pour un lieu prestigieux qui continue de faire courir le Tout-Paris et les touristes qui y affluent en abondance. Des touristes qui viennent aussi de Chine. Pour y chiner deux ou trois souvenirs.

-L’invention de Saint-Germain-des-Prés, d’Eric Dussault. Vendémiaire, 253 p., 22 €

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