Vercors, l’homme du silence, d'Alain Riffaud (Portaparole)

31.05.14

Vercors, l’homme du silence, d'Alain Riffaud (Portaparole)

Les trop méconnues éditions Portaparole méritent un grand coup de chapeau tant elles participent au rayonnement de la littérature. La maison italo-française publie des essais, des narrations et des poésies, qui sont tous d’un excellentissime niveau dans une présentation de toute beauté, sans jamais être ostentatoire.
«Vercors invite chaque homme à toujours conserver la conscience en alerte », écrit Alain Riffaud dans l’indispensable biographie qu’il consacre à l’écrivain dont on parle si peu. Les médias aiment mieux remuer la fange à propos de Céline que de rappeler le parcours d’un honnête homme. Quelqu’un qui cherche à rassembler la France et l’Allemagne dans une fiction, alors que les deux pays étaient en guerre, est un humaniste de très haut parage. Tel était l’auteur du Silence de la mer écrit en 1941 et publié clandestinement en février 1942, à 350 exemplaires dans un atelier du boulevard de l’Hôpital, à Paris. C’est la première publication des Éditions de Minuit, cofondées par Jean Bruller et Pierre de Lescure en octobre 1941.
Le récit est signé Vercors, nom du maquisard Jean Bruller (1902-1991), graveur et dessinateur. Homme raffiné, musicien et lettré, amoureux de la France et de sa culture, le personnage Werner Von Ebrennac croit toujours en une possible union entre l’Allemagne et la France. L’Allemagne nous a donné: Bach, Haendel, Beethoven, Wagner, Mozart… Et la France: Molière, Racine, Hugo, Voltaire, Descartes, Chateaubriand, Flaubert, Buffon, Boileau, La Fontaine… Hitler ne pèse rien face à la culture. Hélas ! les dictateurs ne demandent pas la permission avant de commettre leurs crimes.
Alain Riffaud signale que Jean Bruller est né le jour du centenaire de la naissance de Victor Hugo. Son père, un Hongrois voulait donner ses deux prénoms au nouveau-né mais la maman, l’institutrice Ernestine Bourbon, eut le dernier mot avec Jean. Le biograpphe attentif voit cependant un écho à Victor dans le choix du pseudonyme Vercors. Il est vrai que le massif alpin fief de la Résistance évoque aussi la force du créateur de Jean Valjean. Les livres ont toujours été au cœur de la vie de Vercors : son père réussit une parfaite intégration, oeuvrant dans la papèterie, avant de devenir comptable puis éditeur avenue du Maine à Paris d’où il diffuse les livres de Dumas, Hugo et Zola. Elevé dans une très bonne ambiance, Vercors obtient le bac en 1920 et se destine à l’illustration pour assouvir sa passion du dessin. Il en publie aussitôt dans la presse et puis atterrit chez Citroën dans la section publicité. Le constructeur automobile était aussi un pionnier dans ce domaine.
Au niveau de la vie privée, Vercors s’est marié deux fois. En 1931 avec Jeanne Barrusseaud, gérante de librairie, rue Bonaparte, puis Rita Braniss en 1957, une juive allemande qu’il connaissait depuis dix ans. Entre temps, Vercors poursuit son travail d’illustrateurs dans la presse et l’édition. Il se lie d’amitié avec plusieurs créateurs dont Jules Romains et Théodore Mona. Il participe au lancement de Vendredi, le périodique de gauche fondé par Chamson et Guéhénno. Comme il ne veut pas publier dans la France officiellement nazie, il touche un peu à tout. Petit à petit, lui vint l’idée de publier sous le manteau. Ainsi naissent les Editions de Minuit.
Un ami banquier lui avance de l’argent. Vercors publient Triolet, Mauriac, Aragon, Eluard… Le général de Gaulle est lecteur de Vercors. En tout, 25 ouvrages voient le jour de 1942 à 1944. Vercors est résistant par le livre. La circulation de la littérature qu’il aime est un acte de résistance très important. Il défend non le corps mais l’esprit.
Après-guerre, Vercors peu doué pour les affaires financières perd le contrôle des Editions de Minuit au profit de la famille Lindon. Compagnon de route du communisme, il s’en désolidarise au moment de son second mariage. Avec le temps, il prend du recul, aux abords de la soixantaine. Il ne sait pas alors qu’il a encore 30 ans à vivre. A l’ère de la médiatisation à outrance, il ne se vend pas comme de la vulgaire camelote intellectuelle comme tant d’écrivains qui ont besoin de liquide pour étancher leur soif de gloire, certains que la postérité sera sans pitié pour eux. Mieux vaut vendre de son vivant ce qu’il est possible d’obtenir. Vercors ne mange pas de ce pain.
C’est un homme libre et intègre. L’un ne va pas sans l’autre. Il est respecté par toute l’intelligentsia qui sait très bien qu’il refuse de se faire mousser. Solitaire, fier et humble, Vercors voyage et donne des conférences sur son thème de prédilection : la littérature est le plus grand engagement qui existe. Dans les années 1950, il alimente un nouveau sillon : le théâtre, devenant proche de Vilar et Gérard Philipe. Le livre est vraiment son moyen d’expression jusqu’à sa mort. Tout son parcours est admirablement raconté par Alain Riffaud qui n’oublie rien de rien.

-Vercors, l’homme du silence
d’Alain Riffaud. Portaparole, 131 p., 14 €

[Post dédié à Saint-Pol Roux]

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