"Tout est fichu ! " Les Coups de blues du Général. De Christine Clerc.(Albin Michel)

08.05.14

"Tout est fichu ! " Les Coups de blues du Général. De Christine Clerc.(Albin Michel)

Charles De Gaulle était un grand acteur de la politique. A présent, il n’y a plus que des histrions. Il aimait la littérature. Depuis, de Gaulle seuls Pompidou et Mitterrand aimaient vraiment la littérature. VGE vient de déclarer que le niveau intellectuel français baissait parce que les gens regardaient trop la télé et le football… alors qu’au temps de sa splendeur il a fait un plan média en jouant au football ! En France, dès qu’il y a un problème c’est la faute au football. Ce n’est pas Camus, issue d’une famille sans ressource financière, qui aurait dit une telle absurdité.

Le livre tombe à pic pour les commémorations du 8 mai 1945, soit le jour de la victoire des Alliés, donc la fin de la Seconde Guerre mondiale en Europe suite à la capitulation de l’Allemagne nazie. Il est signé par Christine Clerc, l’une des nos plus grandes plumes de la presse écrite. Elle ne fait pas partie de ses consœurs qui sont plus célèbres pour leurs aventures sexuelles que par leur talent. La liste est trop longue et vous la connaissez aussi bien que moi.
On cite souvent Françoise Giroud comme étant une pionnière. Il est vrai que, même si l’on n’ignore plus rien de sa biographie privée jusqu’à ses zones d’ombres, Françoise Giroud savait écrire et même très bien écrire. On n’en dira pas autant de toutes celles dont on dit qu’elles sont ses filles professionnelles. La plupart d’entre elles sont surtout connues parce que leur signature est un visage à la télé au lieu d’être un nom au bas d’un article. On éprouve le besoin de leur demander : journalistes, vos papiers ! Ces derniers sont insignifiants parce qu’ils sont bâclés, sans aucune prise de risque. Un grand journaliste écrit toujours ses articles comme si c’était le dernier. Il faut se remettre sans cesse en question. Depuis l’ère de la profusion des médias de masse, les journalistes sont autant connus, voire plus, que ceux qu’ils interrogent.
Christine Clerc, elle, s’est fait un nom grâce à sa prose qui a du fond et de la forme. J’ajoute que question charme, elle n’a rien à envier à personne. Elle n’avait pas la carte parce qu’elle écrivait dans Le Figaro. Dans les années Mitterrand, ce n’était pas tendance. Qu’importe ! Elle est toujours en train d’écrire quand les gloires éphémères sont au rayon des personnalités perdues. Après De Gaulle-Malraux, une histoire d’amour (Nil éditions, 2008), elle consacre un nouvel ouvrage qui met le projecteur sur un général « inconnu, secret et vulnérable », loin de l’habituelle image d’Epinal.
La vie du général n’a pas toujours été celle d’un homme plein de certitude. Parfois, il a eu des périodes de dépression même si son entourage n’aime pas savoir que l’un des plus grands héros de l’Histoire française a connu des instants de détresse. Et cela n’a rien à voir avec le fait d’avoir eu un enfant handicapé. Pour mesurer à la fois l’intelligence et la sensibilité du général, il suffit de penser à ce qu’il a dit à sa femme le jour de la mort de leur chère fille Anne (1928-1948): « Maintenant, elle est comme les autres… » Il arrivait au général d’avoir le visage griffé à force d’avoir passé du temps avec sa fille trisomique. Son fils Philippe enviait sa plus jeune sœur d’être si proche de leur père qu’il ne pouvait aimer que dans la distance. Les de Gaulle ont toujours gardé Anne auprès d’eux, loin des institutions pour enfants inadaptés.
Charles de Gaulle avait le sens des responsabilités et l’art de la formule. René Cassin a témoigné qu’à son arrivée à Londres, en été 1940, il fut accueilli par quelqu’un qui lui a confié être la vraie France en opposition à celle qui se couchait devant Hitler. Cassin pensa qu’il était en face “soit d’un génie, soit d’un fou !” Plus tard, de Gaulle n’en menait pas large quand le 23 septembre 1940, à Dakar, les Français dont il espérait le ralliement tirèrent en direction de son navire sur ordre de Vichy qui le condamna à mort pour désertion.
Abattu moralement le de Gaulle de presque cinquante ans aurait envisagé de se supprimer. Un aveu confié au résistant Philippe Dechartre aux abords de ses soixante-dix-huit ans. Son fils et son gendre prétendent qu’il s’agit d’une rumeur. Philippe Dechartre, né en 1919 vient de nous quitter, le 7 avril 2014, un mois avant la publication du livre de Christine Clerc.
L’évocation de Gaulle par Christine Cler s’appuie sur les faits marquants : le père du jeune Charles était un professeur d’Histoire et de littérature, les deux passions du fils de famille nombreuse. Les autres séquences : Saint-Cyr, la guerre de 14-18, le lieutenant de Gaulle, l’«enterré vivant», le capitaine de Gaulle, le mariage avec Yvonne Vendroux (le 7 avril 1921), l’achat de la Boisserie à Colombey-les-deux-Eglises en 1934, l’appel du 18 juin 1940, le renoncement au pouvoir en 1946 car la politique des partis l’exaspérait… Page 122, Christine Clerc nous apprend que le général fut victime d’un cancer en 1953. Beaucoup de lecteurs l’ignoraient, dont moi.
Activons le kaléidoscope pour arriver en 1965 où il fut mis en ballotage par François Mitterrand aux élections présidentielles. Trois plus tard, il est ridiculisé par la jeunesse qui veut le renverser. En 1969, il prend prétexte d’un référendum sur le sénat et la régionalisation pour rester ou partir. Comme le «Non» l’emporte, de Gaulle rédige, le 28 avril 1969, un communiqué de deux phrases : «Je cesse d’exercer mes fonctions de président de la République. Cette décision prend effet aujourd’hui à midi. » La grandeur jusqu’au bout. Les Français ont vraiment la mémoire courte, en tout cas 52, 41 % !
Il est salubre de passer des moments avec de Gaulle grâce au remarquable livre de Christine Clerc qui tranche avec l’habituelle littérature sur le général. Surtout de nos jours où la classe politique est au niveau sous la ceinture. Inutile de rappeler les dernières affaires, d’un président bigame à un autre qui découche via un présidentiable auquel on ne confierait pas nos filles. Parmi tous ses fulgurants mots d’esprit, de Gaulle a dit : «Après, moi le déluge». Comme il avait raison. J’avais 16 ans en 1969. Je n’avais pas le droit de voter. Ceux qui l’ont poussé vers la sortie sont passés à côté de l’Histoire, croyant la faire. La postérité fera le tri. De Gaulle aimait la France comme on aime sa mère. Maintenant nous sommes en présence de carriéristes interchangeables.

-«Tout est fichu !» Les Coups de blues du Général. De Christine Clerc. Albin Michel, 215 p., 16 €

[Post dédié à Charles Morlino junior]

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