"Correspondance 1911-1949, Jacques Copeau-Louis Jouvet" (Gallimard) Et "Jouvet" (Actes-Sud)

17.03.14

"Correspondance 1911-1949, Jacques Copeau-Louis Jouvet" (Gallimard) Et "Jouvet" (Actes-Sud)

Louis Jouvet dans Entrée des artistes (Marc Allégret (1938) Scénario : Henri Jeanson et André Cayatte. A voir la scène de la visite à la blanchisserie appartenant à la famille d’une de ses élèves. Jouvet (Lambertin) exprime ici sa passion du théâtre dans des dialogues étincelants de Jeanson. Instant de grâce absolue, Jouvet voit les gens comme s’ils n’étaient plus que des acteurs d’une pièce qui s’appelle la vie. Grandiose. Jouvet était à la fois comédien, metteur en scène, décorateur, électricien, homme-orchestre du théâtre et aussi écrivain. Excellent dans tous les domaines. Il a beaucoup appris auprès de Jacques Copeau, son père spirituel. Avec Charles Dullin, Michel Simon, Raimu et Jean Gabin, Louis Jouvet est l’un des grands acteurs français du XXe siècle.

Jacques Copeau (1879-1949)
Louis Jouvet (1887-1951)
Deux noms au fronton du théâtre moderne. Deux noms inoubliables.
Ils étaient nés pour se rencontrer. Copeau était l’aîné. Les deux savaient lire et écrire. Ils faisaient de la mise en scène et enseignaient auprès des jeunes. Jouvet jouait, lui, à la différence de Jacques Copeau qui était très impressionnant depuis qu’en 1908 il avait cofondé la Nouvelle Revue Française. Cinq ans plus tard, il devint directeur du Théâtre du Vieux-Colombier, inauguré donc en 1913.
Copeau, très attentif aux nouveaux talents, remarque immédiatement Charles Dullin et Louis Jouvet qui devient régisseur, décorateur, assistant et bien sûr comédien. En 1914, Jouvet fut mobilisé. Le temps fort de leur amitié se déroule lors de la Première Guerre mondiale au cours de laquelle les deux hommes ne cessent pas de s’écrire. Jouvet abandonne vite la banale formule de politesse pour passer de « Cher Monsieur » à « Mon bien cher patron ». Copeau utilise un froid « Cher Jouvet » et s’autorise parfois un « Cher vieux ».
L’intensité de leur amitié, au cours de la Grande, occupe 240 pages.
L’après-guerre connaît un ralentissement (170 pages), les années 1930 sont réduites à 40 pages et celles de 1940 à 6 pages. Comme Jouvet est régisseur général, les deux collaborateurs parlent beaucoup de décor. Copeau prône un certain dépouillement. Ils parlent souvent de cubes, ce qui nous fait penser au cubisme.
Pendant les années de la Seconde Guerre mondiale, les deux amis ne correspondent pas. Entre 1941 et 1945, Louis Jouvet fit une tournée en Amérique Latine et au Mexique. Au moment où l’Europe était victime de la folie d’Hitler et compagnie, Louis Jouvet faisait du théâtre. Belle réponse à la cruauté.
Début janvier 1949 a lieu l’ultime échange de lettres. Le 20 octobre: rideau pour Copeau ! Le grand réformateur du théâtre n’était pas dupe. Il savait qu’on ne laisse que des copeaux sur cette terre, dans le meilleur des cas. Copeau a renoué avec l’esprit d’équipe si chère à Molière. Il haïssait les cabots qu’il excluait aussitôt. Il voulait des comédiens qui mettaient leur vie en jeu. Ceux-ci devenaient alors des « Copiaus ». Rien à voir avec l’esprit Gourou. Il a réussi à casser le mur entre la scène et la salle. Il exécrait tout ce qui était pompeux, prétentieux, inintelligible. Son théâtre sentait la peinture fraîche. L’odeur de la vie.
En 1975, j’ai trouvé chez un bouquiniste un petit fascicule du Vieux-Colombier daté 1921 par la NRF. Jacques Copeau y présente L’Ecole du Vieux-Colombier :« Qu’entre-t-il dans [les] vocations ? Neuf fois sur dix, beaucoup de frivolité, de paresse et de vanité, le goût des mœurs aciles, une remarquable absence de formation, de ce minimum de connaissances élémentaires requis dans tout autre métier». Il faisait rimer vocation avec éducation. Copeau rend hommage à Stanislavski qui jeta les bases de la modernité à Moscou. Le metteur en scène français voulait qu’on suive un projet commun, une doctrine. Tout ça est très bien quand on tombe sur de grands créateurs. Sinon, il faut se réjouir qu’il n’existe pas d’ENA pour les écrivains. Tous les grands stylistes sont de mauvais élèves car ils ne copient pas sur les autres. La littérature est un plaisir solitaire qui se termine en partouze !

Voici quelques lettres importantes. Le 22 août 1915, Jouvet écrit: “La « Liberté-chérie » pour laquelle on combat ne se doute pas que parfois je ne la vois pas avec d’autres yeux ni une autre âme que ceux qui sont au bagne ! (…) Mes nerfs ne sont pas faits pour cette vie-là. Quand je pense à ce que je pourrais vivre !". Trois jours plus tard, Copeau se laisse attendrir comme jamais : « Mon petit, mon petit, ta lettre si douce m’a mis les larmes aux yeux. Oui, j’ai pleuré doucement en pensant à ton amitié, à ta ferveur, à ta gaîté, et à tout ce peu à peu qui nous ®approche l’un de l’autre davantage. Tu ne m’as jamais écrit meilleure lettre ». En 1916, le pharmacien Louis Jouvet fait office de médecin et soigne les Poilus.
Démobilisé, Jouvet va à New York pour préparer la tournée du Vieux-Colombier aux Etats-Unis, en 1917, à la demande de Clemenceau, au nom du rayonnement de la France. Le 4 septembre 1918, Copeau explique à Jouvet qu’il perd de son talent dès lors qu’ils ne sont pas ensemble : « Je suis le chef » martèle Copeau qui porte toute l’aventure du Vieux-Colombier sur ses épaules. On voit ici la querelle entre le père et le fils. Liens du sang ou lien de l’esprit, c’est toujours le même conflit qui finit par naître. A son retour à Paris, Jouvet créé aussitôt la nouvelle disposition scénique du Vieux-Colombier. La brouille est oubliée, mise sous silence.
Petit à petit, le cordon ombilical va se détacher plutôt qu’être coupé d’un seul coup. Bien avant qu’il ne soit nommé à la direction de la Comédie des Champs-Elysées, en 1924, en formant une troupe largement issue du Vieux-Colombier, Louis Jouvet fit des mises en scène à l’écart de Copeau, entre autres pour Jacques Hébertot à la Comédie des Champs-Elysées dès 1922. Sa première mise en scène officielle est Monsieur Le Trouhadec saisi par la débauche, en 1923, à la Comédie des Champs-Elysées où il fait construire une seconde salle : le Studio du même nom.
Le 17 décembre 1925, Copeau demande à Jouvet de ne pas se servir du « titre du Vieux-Colombier (…) pour des fins de publicité ». En un mot, le Vieux-Colombier est une marque de fabrique qui signifie une excellence qui appartient à Copeau ! Le 12 mai 1927, le ton monte encore quand Copeau écrit : « Tu m’as fait trop de mal, et trop de chagrin ». (sic) Jouvet reste correct mais signale en fin lettre, le 15 mai 1927 qu’il est « irrévocablement sorti du Vieux-Colombier », l’antre de l’anti naturaliste par excellence.
La vie sépare les amants et les amis. Pas tous mais beaucoup. L’important c’est ce qui a existé. Copeau et Jouvet se sont aimés et respectés. Louis Jouvet a réussi à sortir de l’ombre du maître pour exister tout seul. Il faut s’en féliciter. Copeau était un intellectuel du théâtre. Jouvet parvint grâce au cinéma à toucher un vaste public. Il faisait du cinéma uniquement pour pouvoir faire du théâtre. “Au théâtre, on joue; au cinéma, on a joué", disait-il. Et encore: “Quand on fait du cinéma, il faut prendre une chaise!” Superbe sens de la formule qui claque. Certaines de ses mises en scène sont des références, notamment L’Ecole des femmes. Jouvet défendait son travail au centre de la scène puisqu’il jouait et interprétait Arnolphe. Un soir, en quittant le plateau, il a dit à son chien qui l’attendait dans les coulisses: “Je ne donne pas cher pour ce petit couple-là"… Jouvet-Arnolphe a prononcé ces mots, laissant sur scène Horace et Agnès. Seul un génie du théâtre peut se comporter de la sorte. Sa remarque était d’une grande justesse, et le fait de la confier à son chien n’en est que plus frappant. Sans subvention, Jouvet faisait très attention au côté économique, à l’inverse de Charles Dullin qui voyait dans les succès le meilleur moyen de stagner. Jean Anouilh, secrétaire de Jouvet, ne conservait pas que des bons souvenirs de son patron. Ce n’est pas pour cela qu’il faut avoir des réserves sur Jouvet. Artaud, Copeau, Jouvet, Dullin, Vilar, Vitez, Chéreau restent les phares de la mise en scène française du XXe siècle.
La remarquable édition de la Correspondance Copeau-Jouvet –avec l’index des noms cités- contient des annexes très importantes dont des textes pour comprendre les tensions entre les deux amis. On a la preuve que Jouvet était très calé sur l’élaboration des décors, les coûts. Jouvet était un homme de théâtre complet, du sol au plafond. Copeau, lui, ne mettait pas autant les mains dans le cambouis. Au crédit de Jouvet, il ne tira pas la couverture à lui : quand il oeuvrait au Vieux-Colombier, il reconnaissait que tout ce qu’il faisait il ne pouvait le faire que grâce à Copeau qui lui laissait carte blanche car au niveau pratique Louis Jouvet avait acquis un savoir-faire exceptionnel, au fil du temps. Il inventa les «jouvets» des lanternes tournantes, révolutionnaires pour l’éclairage (1919). Copeau aimait la rigueur du régisseur Jouvet qui ne faisait aucun cadeau aux comédiens et aux machinistes. Il acquiert beaucoup de « trucs » du métier auprès d’un dénommé Alphonse, un brillantissime chef machiniste. Ainsi va la vie du Théâtre. Ses plus grands serviteurs restent souvent totalement obscurs. Il faut remercier Eve Mascarau de nous rafraîchir la mémoire.
Les lecteurs des écrits de Jouvet ne doivent donc pas faire l’impasse non plus sur Louis Jouvet, très joli petit livre chez Actes-Sud qui rassemble un choix de textes. Dans la préface, Eve Mascarau nous rappelle que Louis Jouvet fut une grande source d’inspiration pour Antoine Vitez. D’emblée le livre, édité par Actes-Sud, mentionne la profession de foi de Jouvet: « A dix-huit ans, j’étais régisseur (…) C’est ainsi que j’ai débuté au théâtre et que j’ai été contraint d’oublier les préoccupations par trop intellectuelles dont s’embarrassait ma vocation première. J’ai été ensuite successivement et à la fois, électricien, accessoiriste, menuisier et peintre, puis décorateur ». Grâce à ses écrits et sa présence au cinéma, on perçoit très bien Jouvet, l’homme, le créateur. Pour Jouvet, les machinistes comptaient autant qu’un comédien. Jouvet était un artisan comme Molière qu’il aimait tant. Copeau était un savant. Encore un mot de Jouvet : les personnages ? « Résidus du devin ». Splendide. Grandiose.

-Correspondance 1911-1949, Jacques Copeau-Louis Jouvet. Edition établie, présentée et annotée par Olivier Rony. Les cahiers de la NRF. Gallimard, 781 p., 45 €
-Louis Jouvet. Introduction et choix de textes par Eve Mascarau. Actes-Sud-Papiers, 103 p., 13 €

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Commentaire de: RogerBertran [Visiteur] Email
Merci pour avoir mis en ligne cet article
PermalinkPermalien 26.01.19 @ 22:38

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