La liberté de blâmer, de Renaud Matignon (Bartillat)

11.03.14

Permalink 13:17:12, Catégories: LITS ET RATURES, GRAND MONSIEUR  

La liberté de blâmer, de Renaud Matignon (Bartillat)

Fahrenheit 451 (1953) de François Truffaut. Renaud Matignon aurait bien aimé que des flammes intelligentes brûlent tous les livres imbéciles, surtout ceux écrits avec une truelle. Il n’aimait que les stylistes.

«Quarante ans de critique littéraire» (sous-titre) nous contemplent. Je me rappelle comme si c’était demain… les coups de fil de Louis Nucéra qui me lisait une ou deux phrases de la nouvelle critique de Renaud Matignon (1936-1998) dans le Figaro Littéraire. Bien sûr celles gorgées de fiel. C’était bon d’entendre un ami lire la prose de quelqu’un qui disait des vérités dans un Landerneau littéraire qui accepte de dire du bien des auteurs dont le plus grand mérite est souvent d’être assez médiocre pour plaire au plus grand nombre. Bien sûr un livre qui ne se vend pas n’est pas systématiquement un chef d’œuvre.
Le critique littéraire Renaud Matignon n’a pas publié de romans. Il s’est contenté d’écrire sur les livres des autres. A la fin, cela donne une œuvre plus intéressante que nombre de celles qui nous tombent des mains sans nous faire mal aux pieds. Pascal Pia non plus n’a pas écrit en marge de ses chroniques. Chez Matignon et chez Pia, il y avait un tel respect de la littérature qu’ils ne voulaient pas encombrer les rayons avec des inepties. Ils se sont dits: «Châteaubriand ou rien !» Et comme ils ont estimé que leur fibre romanesque respective ne volait pas bien haut, ils se sont abstenus. D’où leur dureté vis-à-vis de ceux qui ont franchi le pas de la création en ayant moins de talent qu’eux. Ils n’étaient pas aigris, non. Pia et Matignon étaient des justiciers inventifs des lettres. En ce qui concerne Matignon parlons d’un d’Artagnan sur son cheval cabré tel Zorro. La photo de couverture nous le montre cravaté avec des boutons de manchette, montre au poignet, alliance au doigt, regard de caméléon à 180e. Donc élégance, exactitude, fidélité et vision périphérique. J’ai pris deux ou trois fois l’ascenseur avec lui, au Figaro. Il semblait toujours en train de penser au papier à venir. Je le sentais comme un inspecteur Colombo des Lettres qui allait déposer son affichette Wanted. Je ne lui ai jamais adressé la parole. J’aimais le silence dans la descente ou la montée de l’ascenseur. Un silence lourd entre deux personnes si proches et si distantes. On n’était à chaque fois deux. Souvent je trouve le mot de passe pour aborder quelqu’un. Là il ne m’est pas venu. Je ne sentais pas l’ouverture. Je pense ne même pas lui avoir dit bonjour, lui non plus. Ce qui accentue le côté fantomatique qu’ont souvent les lecteurs.
A lui, on ne l’a lui faisait pas. Il a même traité Cioran de “professionnel du désespoir". C’est peut-être pour cela que je ne l’ai pas abordé. Il y a d’autres personnes à détruire que Cioran. Matignon a-t-il détruit Jean d’Ormesson ? Non. Le courage à ses limites. Angelo Rinaldi ? Non plus. Dézinguer Christine Ockrent et Jacques Attali c’est dire que Ribéry n’est pas Pelé ou Cruyff. On le savait déjà. Matignon descendait souvent les puissants, puissants au niveau du pouvoir et non pas du talent. «En cet automne 1994, les voilà devenus écrivains » se moquait-il des politiciens qui veulent écrire comme on va skier à Avoriaz. De BHL, il a dit : « Dans la chanson, impossible de faire parler de soi, il y avait déjà les Beatles ». C’est cinglant, presque trop facile pour la plume d’un lecteur de ce calibre.
Matignon ne faisait pas l’unanimité parce qu’il écrivait dans un journal de droite. Ce qui prouve le petit esprit des marquis de la capitale. Son talent est pourtant éclatant. Ses chroniques sont plus intéressantes que les livres dont il parle. « Pour être écrivain, il faut du talent. Pour être critique littéraire, il faut avoir du génie ». Non ce n’est pas un aphorisme de Matignon. C’est Ionesco qui a déclaré cet éloge du métier de critique littéraire. Oscar Wilde pensait, lui, qu’un chroniqueur ne devait pas lire le livre chroniqué ! C’était de l’humour, une façon de dire : je ne veux pas être influencé, quoique Larry King a toujours dit ne jamais lire les livres qu’il présentait tout simplement parce que les téléspectateurs ne les avaient pas lus non plus. Le journaliste américain voulait se mettre dans la peau de candide. Il est vrai que Larry King est un animateur télé et non pas un critique littéraire. Matignon, lui, appartient à la famille des Hussards. Il était grand amateur de Nimier, Blondin. Il aimait les gens qui ne trichent pas. Ainsi il a salué magistralement Philippe Soupault. Je n’avais plus souvenir de cet hommage. Ici on sent bien que Matignon salue l’attitude très digne du poète qui tranche avec celle de nombre de ses contemporains. On sent que Matignon accorde une grande importance au comportement de Soupault. Matignon n’aimait que les gens qui marchent nuque raide. Les gens sans compromission. Les écrivains qui refusent de ramper devant le pouvoir, l’argent, la gloire, le public. Matignon était entré en littérature comme on entre dans une cathédrale de papier. Il était croyant et pratiquant. Croyant dans les mots, pratiquant dans la prière d’un style. Le sien et celui des écrivains qui se battent avec le langage.
Sur le fil de l’épée. Tranchant. D’une seule touche, il pouvait abattre une vedette de l’édition. Non par plaisir. Renaud Matignon était au service de la Littérature, et non pas le contraire.
-La liberté de blâmer, de Renaud Matignon. Préface de Jacques Laurent. Introduction d’Etienne de Montety. Bartillat. 622 p., 18 €

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