"La Grande Guerre, vue du ciel", de Michel Bernard (Perrin/ Ministère de la Défense)

07.03.14

Permalink 09:57:20, Catégories: LITS ET RATURES, GRAND MONSIEUR  

"La Grande Guerre, vue du ciel", de Michel Bernard (Perrin/ Ministère de la Défense)

Cet album se distingue de tous les récents ouvrages sur la Première Guerre mondiale, tout simplement parce que le texte de Michel Bernard est excellent du premier mot à la dernière ligne. Cet écrivain est l’un de nos meilleurs prosateurs actuels. Il arrive à entremêler souvenirs personnels, faits historiques, pertinence du jugement, ouverture d’esprit et qualité littéraire à l’écart de l’emphase. Son texte pourrait exister seul alors que dans ce genre de livre, la part photographique transforme souvent l’écrit en pensum pour tartinier. Ce que nous transmet Michel Bernard n’a pas besoin d’être illustré car ses mots sont plus forts que les illustrations. Bien sûr, je ce que je dis n’enlève rien aux deux photographes qui ont signé les photos- ne parlons pas de clichés, svp: Isabelle Helies et Sylvain Pétremand (SIRPA Terre) n’ont pas fait qu’appuyer sur le bouton. On les imagine, en hélicoptère, choisir le bon angle, la bonne construction, l’impeccable composition, capter les tombes et les monuments aux morts encerclés d’arbres. Leurs prises de vues sont à la hauteur du texte. Citons et remercions tous les participants qui ont contribué à faire le plus bel album jamais réalisé sur “14-18″: Laurent Veyssière(Chef DMPA), Katia Monaci (Direction artistique), Nicolas Gras-Payen (Direction éditoriale), Margueritte de Marcillac (Coordination éditoriale), Cécile Delautre (Correction)et Sylvie Montgermont (Fabrication). Lisez ces noms comme ceux d’un générique d’un film qui défile toujours trop vite.
Avant de nous parler des massacres sur la terre ensanglantée, Michel Bernard lève la tête et nous invite à faire la même geste afin de contempler les cieux qui ne changent pas, eux. «Le ciel est la fidélité du monde ». Cette formule admirable nous renvoie au mot non moins sublime d’André Breton : « Le ciel est la réclame de Dieu ». Un million quatre cent mille Français ont été tués entre 1914 et 1918, rappelle Michel Bernard. Sur les monuments aux morts, souvent à l’entrée des villes et villages, il n’y a pas que des pères. De fait, beaucoup de ces anonymes étaient des fils. Parmi les soldats, il y avait nos « grands-pères bien avant que nous soyons leurs petits-fils ». Michel Bernard a vraiment une sacrée plume : « Nés dans le pays de ces hommes, nous vivons les jours qu’ils n’ont pas vécus. » Pour écrire de telles fulgurances il faut savoir se mettre dans la peau des soldats morts.
Enfant, Michel Bernard, déjà très attentif à ses semblables, avait été attiré par un vieux monsieur qui vendait des billets de la loterie nationale pour les “Gueules Cassées": un invalide de guerre. Cette façon de regarder est l’humus de son style. Sa famille a aussi perdu des jeunes gens (Léon et Jean) qu’il honore dans sa prose. La Grande Guerre est notre préhistoire. Pour reprendre une expression de Michel Bernard tous les jeunes gens de 1914-1918 «sont morts de jeunesse ». Divine trouvaille stylistique qui dit tout. Et surtout sans effet de manche.
Michel Bernard nous fait partager les ultimes moments de paix avec Claude Monet, juste avant la déclaration de guerre que n’a pas pu empêcher Jean Jaurès, assassiné le 31 juillet 1914. Les mobilisés ne se doutaient pas de la violence à venir. Dès le 22 août 1914, 22 000 jeunes Français furent tués entre les près et les forêts du plateau de l’Ardenne Belge. Il a fallu changer les uniformes : du pantalon rouge trop voyant on est passé à la couleur bleue. La mort de Péguy est intervenue vers 5 heures du soir à Villeroy, le 5 septembre 1914, au sein de son régiment, le 276e. Il avait 41 ans.
Le mémorialiste inspiré nous fait revivre la Bataille de la Marne mieux qu’un envoyé spécial avec caméra. En quatre jours, 100 000 morts ! La Camarde est présente dans toutes les pages. Et donc le chagrin, les familles endeuillées. On imagine les tranchées avec les rats qui grouillent. On devine le calvaire des soldats sous la neige de l’hiver 1914-1915. Grand contraste avec le printemps qui revient alors que la mort rode de partout. Les pages 115-116 célèbrent les artistes tombés au champ d’honneur, sur la colline des Eparges. Parmi les victimes: Alain-Fournier, Louis Pergaud et Albert-Paul Granier. Parmi les rescapés, Maurice Genevoix. Le livre est dédié à la mémoire de sa fille Sophie. Comme le temps passe.
Lors de la grande offensive de Champagne, le 28 septembre 1915, Blaise Cendrars fut grièvement blessé au bras droit. Il sera amputé et devra ensuite écrire de la main gauche. Autre grand écrivain victime de «14-18»: Guillaume Apollinaire, blessé à la tempe droite, le 17 mars 1916 alors qu’il venait d’être naturalisé français. Trépané, il est mort de la grippe espagnole deux jours avant l’armistice.
Le poignant livre de Michel Bernard s’achève par la révélation du dernier mort de la Grande Guerre, «tombé dix minutes avant que ne sonnât le clairon» de la cessation définitive des combats. Il s’appelait Augustin Trébuchon. Un berger de 40 ans. Il s’ajoute à la terrible liste : «La guerre a tué dix millions d’hommes entre 1914 et 1918. Près de quatre millions d’entre eux sont morts sur le sol de la France, entre les dunes des Flandres et les cols des Vosges». Parmi les témoins de l’horreur, un homme décida de consacrer sa vie de rescapé à élever des statues à ses amis disparus. Il s’appelait Maurice Genevoix. Michel Bernard entretient la flamme du souvenir.

-La Grande Guerre, vue du ciel, de Michel Bernard. Perrin/ Ministère de la Défense, 234 p., 29,90 €

[Post dédié à Yanny Hureaux]

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