L'hommage des éditions Gallimard à Albert Camus (Journaux de voyage, Carnets, Oeuvres...)

17.02.14

L'hommage des éditions Gallimard à Albert Camus (Journaux de voyage, Carnets, Oeuvres...)

L’an passé fut le centenaire de la naissance d’Albert Camus. J’écris régulièrement sur lui, et ce n’est pas près de s’arrêter.

Un siècle. 100 ans que Camus est né et pourtant il est si présent. Les livres d’Albert Camus (1913-1960) en poches ont toujours beaucoup de succès comme ceux de Boris Vian. Et ces ventes ne doivent rien à une quelconque présence de disciples. La postérité a parfois bon goût. Issu d’une famille pauvre, Camus a été exclu par la caste des bourgeois parisiens qui n’aiment pas les autodidactes. L’intelligentsia le regardait de travers, surtout «Jean-Sol Parte», parce qu’il aimait le football. Tout ce qui est populaire écœure les gens qui choisissent la gauche pour se donner bonne conscience. Camus allait à Colombes voir les matchs du Racing Club de Paris de ses copains Pieds-noirs qui portaient le même maillot que le Racing Universitaire d’Alger, son club fétiche. N’est-ce pas touchant de voir un adulte de la trempe de Camus supporter une équipe parce qu’elle porte le bleu ciel du maillot de son enfance ? Camus n’a jamais été perverti par le monde des adultes. Il a conservé sa grâce malgré les coups durs. Au fond de lui, il savait qu’il était un appelé, soit un authentique écrivain. Il était né pour faire de la littérature comme d’autres naissent Chinois, rouquins, grands ou petits.
Pourquoi Camus ? permet à différents auteurs d’éclairer toutes les facettes de l’écrivain : l’Algérien, le citoyen, le romancier, le politique, l’humaniste, le Méditerranéen et le journaliste libre. Pierre-Louis Rey évoque Camus footballeur. La tuberculose l’obligea à stopper net le football. N’empêche, il restera toujours un amateur éclairé. Pierre Grouix, lui, met sur le même pied d’égalité Albert Camus et Marcel Cerdan. Ces deux textes sont des merveilles et je ne vois pas pourquoi Camus et le football ne sera pas moins respectable que Sartre et le communisme. A ce propos, Camus a refusé de cacher les crimes politiques à l’inverse des menteurs professionnels. Dans Mon Cher Albert, nous retrouvons une longue séquence footballistique du Camus des années 1923-1931 grâce à un vibrant hommage inédit de son ami de jeunesse, Abel-Paul Pitous (1913-2005).
Parmi tous les livres de Camus qui paraissent pour le centenaire de sa naissance, il y a les échanges de courriers avec trois de ses amis. Dans le volume qui contient la correspondance Albert Camus-Roger Martin du Gard, le Prix Nobel 1957 de Littérature précise que l’écrivain doit être au service de ceux qui subissent l’Histoire, à l’écart de ceux qui la font. La fraternité est omniprésente dans le recueil des lettres Camus-Guilloux : « A toi, Louis, pour célébrer notre commun malheur de ne pas savoir haïr et pour témoigner de notre consolation : l’amitié. Affectueusement. » Signé Albert. A Francis Ponge, Camus confia «sa confiance en l’homme» (20-9-1943). Quand on lui demanda se s’expliquer sur la fin de ses liens avec Sartre, Camus rétorqua : «Pour se fâcher, il faut d’abord avoir été ami… » Les éditions Gallimard republient les Carnets en Folio avec les journaux de voyages et ses éditoriaux de Combat. Parmi les beaux-livres, il faut lire Le Monde en partage,(1) de Catherine Camus qui a hérité de l’humilité paternelle.
Camus ne s’est jamais plaint d’être pauvre parce que tout simplement le soleil et la mer sont gratuits. Il évoque sa « castillanerie », code de l’amour et de l’honneur aristocratiques au sens moral qui place la fidélité à ses engagements et à sa famille. Ce trait de caractère plus fier qu’orgueilleux est hérité de ses origines espagnoles, castillanes. Dans les éditions courantes aucune note ne nous explique ce qu’il faut entendre dans «castillanerie ». Dans la réédition de L’envers et l’endroit , oui. Camus n’a jamais envié quelque chose qu’il n’avait pas et que d’autres avaient : « l’envie, véritable cancer des sociétés et des doctrines ». L’auteur de L’Etranger affirme que tout ce qu’il sait, il le doit à sa famille composée d’illettrés. Nul besoin d’être cultivé pour avoir du cœur et de l’intelligence. En revanche combien de savants fous et de prétentieux trop suffisants pour nous toucher. Camus a écrit sur l’absurde et sur la révolte. La mort sur la route l’a empêché d’écrire sur l’amour, le troisième volet de son œuvre. Quand on l’a mis en terre, il a été porté par les footballeurs de Lourmarin. Des amateurs solidaires.
(1) Le livre est chroniqué par ailleurs. Voir dans la cartouche “Rechercher” sur le blog.

-Mon cher Albert
d’Abel-Paul Pitous, Gallimard, 80 p., 20 €
-Correspondance (1945-1959), Albert Camus-Louis Guilloux
Édition d’Agnès Spiquel-Courdille, Gallimard, 250 p., 18,50 €
-L’envers et l’endroit
d’Albert Camus. Dossier préparé par Geneviève Winter. Lecture d’image par Bertrand Leclair Folio plus/ Classiques, Gallimard, 162 p., 4, 20 €
-Pourquoi Camus ?
Collectif, sous la direction d’Eduardo Castillo. Philippe Rey, 332 p., 19 €
Tous les autres livres cités dans l’article sont édités aux éditions Gallimard, en folio et collection Blanche.

Camus qui voyage c’est Tintin qui rend la copie. La découverte de New York vaut le voyage. Camus est ébloui par la limpidité de la circulation automobile sans agents aux carrefours. Il observe que les gens payent toujours avec des billets. Comme si les pièces étaient un symbole de pauvreté. Le soir, il a l’impression de marcher dans un magasin de luminaires tant les néons sont présents. «Dans ce pays tout le monde à l’air de sortir d’un film de série » dit-il. Autant Paul Morand était un voyageur qui ramenait tout à sa propre personne, autant Camus regarde tout comme s’il n’était plus qu’une caméra. Il ne donne pas son avis mais des impressions.
-Journaux de voyage
d’Albert Camus
Edition de Roger Quilliot
Folio / Gallimard, 130 p., 5,40 €

Il n’a pas fallu plus de 15 jours à Camus pour écrire l’adaptation d’Un caso clinico de Buzzati. Les deux écrivains étaient deux grands amateurs de sports. D’aucuns croient qu’il vaut mieux dire des énormités que d’aimer le sport au même titre que d’autres choses. Bien sûr, il y a football et football, faut savoir faire la différence entre Puskas et Ribéry, tout comme entre Pessoa et Abel Bonnard. Tout ce que je viens de dire n’est pas hors sujet. Cela revient à opposer Camus, qui aimait la vie, aux écrivains nostalgiques des années les plus atroces du XXe siècle qui aiment la mort. L’histoire de la pièce raconte le drame d’un homme d’affaires qui entend une voix de femme, sorte de Jeanne d’Arc au masculin. On l’interne d’un service à l’autre, jusqu’au cas désespéré. Sa mère viendra le chercher sans grand espoir. On ose appeler ce texte une comédie. Rajoutons dramatique… Quand Buzzati a rencontré Camus, pour la première fois, il avait un trac fou pourtant l’Italien avait sept ans de plus. Dès qu’ils se sont vus, le trac disparu. Témoignage de Buzzati : « Il n’a pas le visage d’un intellectuel pourri (…) » Il était voir Camus et il se retrouva avec Albert. Buzzati trouva que son nouvel ami avait le visage d’un « sportif », d’un « garagiste ». Qui dit mieux ?
-Un cas intéressant
de Dino Buzzati
Pièce adaptée par Albert Camus
Edition de Pierre-Louis Rey
Folio Théâtre/ Gallimard, 256 p., 6 €

Créée le 14 juin 1953, La dévotion à la croix est une émanation des deux grandes passions de Camus, le théâtre et l’Espagne. On connaît ses autres pôles d’intérêts, aussi nombreux qu’authentiques. La pièce en trois actes est une histoire d’amour entre un homme qui voit le père de son amoureuse lui faire barrage. Camus a découvert le théâtre en 1935 grâce à Copeau. Il a fondé la compagnie du Théâtre du Travail qui deviendra deux ans plus tard, le Théâtre de l’Equipe. La guerre l’éloigne de la scène mais il y revient avant la paix pour s’y consacrer pleinement. En 1959, il espère, en vain, que Malraux, ministre des Affaires culturelles, lui confie la direction d’un théâtre. Depuis 1952, il rêvait du Récamier. Il considérait le théâtre comme le « plus haut des genres littéraires ». Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, il écrit Etat de siège qui démonte les mécanismes du totalitarisme. Il était en faveur des Républicains espagnols pourchassés par le franquisme. Revenu de tout, Camus voulait jouer la comédie pour connaître la vérité.
-La dévotion à la croix
de Calderon
Texte français d’Albert Camus
Edition de Jean Canavaggio
Folio Théâtre/ Gallimard, 210 p., 6,60€

Les Carnets. Editons établies et annotées par Raymond Gay-Crosier

Carnets I d’Albert Camus :
Le premier volume (Mai 1935- Février 1942), est celui de l’époque de la création de L’Etranger, au jour le jour. On y lit des notes du genre : « Je demande aux autres plus qu’ils ne peuvent m’apporter ». Tout le monde ne peut pas écrire cette phrase car la plupart des gens se moquent de leurs interlocuteurs. Le tombeur de ces dames n’était pas macho, la preuve : « L’amitié douce et retenue des femmes ». On a souvent l’impression d’être à côté de Camus car il nous parle autant qu’il écrit : « Le vent, une des rares choses propres du monde ». J’aurais aimé lui répondre : C’est le vent qui fait les arbres… Ce premier tome comme les autres nous permet de passer du temps dans les interstices qui séparent l’homme du créateur. (235 p., 6€, Folio/ Gallimard)

Carnets II d’Albert Camus :
Le tome II (Janvier 1942-Mars 1951) est beaucoup plus littéraire, dans les références et dans la façon de voir et d’écrire. Camus parle beaucoup de révolte. C’est l’époque de La Peste. On apprend qu’il voulait écrire un livre de textes politiques autour de Brasillach. Rappelons qu’il ne voulait pas que l’on passe par les armes l’écrivain collabo. En 1947, il note les axes de toute son œuvre : Absurde, Révolte, Jugement, Amour, Création… La mort très prématurée l’a empêché d’aller au bout de son travail. (367 p., 6 €. Folio/Gallimard)

Carnets III d’Albert Camus :
Le tome III (Mars 1951-Décembre 1959) est le dernier, malheureusement. « R.U.A. Bonheur de cette simple amitié dont j’ai vécu. » écrit-il en 1955. Cette phrase nous prouve que Camus était un vrai vivant. Cela ne nous console pas de sa mort en voiture alors qu’il ne conduisait pas. Cependant mieux vaut vivre peu mais intensément que longtemps en passant à côté de tout sans rien voir. L’ultime Carnet témoigne de l’intérêt continuel de Camus qui ne se lasse pas d’aimer les autres. Ces Carnets sont de parfaits livres de chevet. On y dialogue sans cesse avec un ami. Ce qu’il dit nous parle vraiment.(Folio/Gallimard, 382 p., 6,80 € )

Trois volumes de correspondance
Ces trois correspondances sont celles de l’amitié multipliée par trois. Elles sont destinées aux lecteurs qui veulent en savoir toujours plus sur un écrivain qu’ils aiment. «Je l’aime tendrement et je l’admire, dira Guilloux en 1952, non seulement pour son grand talent, mais pour sa tenue dans la vie.» L’intensité amicale entre Camus et Ponge baissera avec le temps. Martin du Gard, quant à lui, tient de manière parfaite le rôle de l’aîné attentif.
-Albert Camus/ Francis Ponge (1943-1957). Edition établie, présentée et annotée par Jean-Marie Gleize. Gallimard, 240 p., 15,90 €
-Albert Camus/ Roger Martin du Gard (1944-1958). Edition établie, présentée et annotée par Claude Sicard. Gallimard, 254 p., 18, 50 €
-Albert Camus/ Louis Guilloux (1945-1959). Edition établie, présentée et annotée par Agnès Spiquel-Courdille. Gallimard, 146 p., 18,50 €

Il s’agit de l’édition de la Pléiade à meilleur marché. Soit l’essentiel de l’œuvre de Camus réuni par Jacqueline Lévi-Valensi et Raymond Gay-Grosier. Après la préface de Raphaël Enthoven qui est en fait un essai de 50 pages, nous trouvons une séquence de portraits de Camus signés par ses amis : Jean Grenier, Jean Blanzat, Roger Grenier, Roger Martin du Gard… Amis ou pas : François Mauriac. Toutes les cordes de l’arc Camus sont présentes dans le volume : romancier, essayiste, auteur dramatique, journaliste, correspond, amateur de football, polémiste de haut parage, amoureux de la vie. On est tenté de dire qu’on a tout Camus pour le prix d’un. 29 € ce n’est rien quand on pense que ça représente le prix de quatre paquets de cigarettes blondes américaines qui vont partir en fumée. Ce livre peut très bien être le livre d’une vie. Le livre de chevet par excellence. Camus c’est comme Liverpool : on n’est plus jamais seul quand on est avec lui. Un écrivain meurt mais son âme est dans les livres. C’est l’avantage des artistes.
-Œuvres
d’Albert Camus
Préface de Raphaël Enthoven
Quarto/Gallimard, 1534 p., 29 €

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