Mishima n'était pas un héros, de Laurence Caron (Publibook)

10.09.13

Mishima n'était pas un héros, de Laurence Caron (Publibook)

Ce témoignage sur le suicide d’un père est un livre coup de poing. Un ouvrage nécessaire. Beaucoup plus fort que ces insignifiants invités dans l’idiot-visuel parce qu’ILS se connaissent tous.
Le livre de l’endeuillée fait mal, très mal. Perdre son père c’est atroce surtout quand on l’aime, ce qui arrive tout de même très souvent. Le perdre parce qu’il s’est suicidé, c’est encore plus insupportable. Comment se fait-il qu’un père se raye de la surface de la terre alors qu’il a une fille comme Laurence Caron ? Une amie, chercheuse à l’institut Pasteur, m’a certifié que l’on pouvait se suicider un laid matin parce que deux « fils » dans nos cerveaux font un court-circuit. Je veux bien le croire. Le cours- circuit ce peut être un coup de blues. On peut dresser un bilan noir sans penser à sa fille qui vit sa vie, heureusement.
Ce livre contient le parcours d’un homme et la douleur de sa fille. Ce n’est donc pas un objet comme un autre. Est-ce un simple témoignage ou une œuvre d’art ?
«Il n’y a pas de « chanteur à voix », il y a ceux qui en ont une… et puis les autres, ceux qui n’en possèdent point », dixit le ténor qui savait de quoi il parlait. Michel Caron était un homme humble dans un univers où il faut un moi monstrueux pour faire sa place sous les sunlights.
Michel Caron s’est tué une semaine avant le 11 septembre 2001. Comme s’il avait anticipé la chute des gens qui se sont jetés dans le vide depuis les gratte-ciels frappés par les deux avions, à New York. « Mon père ne voit pas ces images. Je sais qu’il n’aurait pas supporté toute cette horreur ». J’ai pensé la même chose mais à l’envers si je puis dire. Mon père étant mort foudroyé seul chez lui le 19 décembre 2001, j’en ai voulu au ciel (!) et à la terre entière qu’il ne soit pas mort avant. Il a vu la folie dans laquelle il allait nous laisser, nous ses enfants, les siens et les autres dont fait partie Laurence Caron. Les tours qui tombent, c’est comme le retour des nazis. Je fais cette parenthèse car tous les grands livres nous ramènent à notre propre univers. Et celui de Laurence est un grand livre : elle est sensible, intelligente et elle sait que les mots sont de la peinture, de la musique.
Au crématorium, la famille n’avait pas voulu de fleur. Le disparu les aimait beaucoup. Une fleur coupée c’est une fleur morte. Voir son père partir en fumée… « Hurler, hurler, comme une bête sauvage… »
La fille confie : « En amour, comme en amitié, [mon père ] aspirait à la perfection. » On imagine qu’il a dû souvent être déçu quand il n’a pas déçu lui-même car ce n’était pas un homme à se donner le beau rôle. Le perfectionniste vomissait avant d’entrée sur scène, comme Jacques Brel. Il avait un trac fou, comme Serge Reggiani. Il a offert une belle enfance à sa fille qui écrit.(1) Elle l’en remercie vivement. Le temps a passé, maintenant c’est elle qui est parent.
L’ouvrage a une invitée surprise : Arletty, une amie de Michel Carton qu’adoraient ses deux filles. « Papa n’a pas tout détruit, il m’a laissé son amour » dit celle qui écrit .Elle a conscience que son père avait dix ans quand les Allemands étaient à Paris. Rien à voir avec son enfance à elle.
Coucher sa douleur par écrit ne suffit pas à faire de la littérature. Laurence Caron est à la fois au cœur de ce qu’elle vit et à l’extérieur, c’est la définition de l’écrivain. Le témoignage se lit comme un roman puisque nous ne connaissons aucun des protagonistes.
Précision importante: le livre n’est pas triste. Il s’agit de l’hommage d’une fille qui salue son père qui est parti volontairement, sans expliquer son geste.
Le père n’a pas laissé de lettre. La fille nous donne un livre.

(1) L’auteur nous signale qu’elle a une sœur. Je les associe dans cet hommage à leur père auquel on s’attache dès les premières pages, et je vous conseille de le voir et de l’écouter dans la vidéo. L’humble ne se prend absolument pas au sérieux. Le contraire du carriériste. Un humaniste égaré dans un monde qui ne lui convenait plus le jour où il décida d’en finir.

-Mishima n’était pas un héros
de Laurence Caron
Publibook, 148 p., 16 €

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