Voyou, de Jean-Luc Henning (L'Infini/ Gallimard)

05.11.12

Voyou, de Jean-Luc Henning (L'Infini/ Gallimard)

Voyou ? C’est une compilation d’articles signés par Jean-Luc Henning entre 1975 et 2011. Un best of. Et donc un vrai livre pour ceux qui ne les ont jamais lus. 1975 ? Les années d’espoir, celles d’avant l’arrivée au pouvoir exécutif de François Mitterrand qu’on attendait comme le Messie sans voir que VGE méritait beaucoup mieux que ce qu’on en disait. 1975 ? Les années d’avant le sida, c’est-à-dire que tout le monde faisait l’amour avec tout le monde sans risquer la mort. 2011 ? Le mirage de la gauche est passé et nous restons sur notre faim. De Gaulle reste le plus grand homme politique français du XXe siècle, il n’y aucun contestation possible. 1975-2011 ? Un bail de 36 ans. On dirait la date de naissance et celle de la disparition de quelqu’un. Celle de la jeunesse de Jean-Luc Henning ? Comme le temps passe ! L’auteur de Sperme noir (2006), entre autres titres chocs, a une réputation sulfureuse qu’il n’entretient pas à grands coups d’esclandres médiatiques. JLH n’est pas un imposteur, le genre de petit bourgeois- comme on disait autrefois- qui joue au voyou à Saint-Germain-des-Prés avant d’aller dorloter ses lingots d’or en Suisse ou en Irlande.
JLH ce n’est pas Jean Genet qui pige à Mickey magazine. C’est une sorte de petit-fils de Gide et Pasolini. Je ne savais pas si bien dire car dans sa présentation, JLH écrit : «L’œil qui voit, pas l’oeil vu». Il est comme Maurice Maeterlinck : voir sans être vu. Ce pourrait être son image de marque. Et il précise : « Sentimental glacé, plutôt que cérébral charnel ». L’écrivain nous confie qu’il n’aime pas ce qui est neuf. Il préfère les objets usés. En gros, les voitures d’occasion et non pas les derniers modèles. Les vieux plutôt que les jeunes ? Avec le temps, nous sommes tous des hommes d’occasion et non plus des premières mains. Henning est un Tanizaki français qui a élu domicile dans l’ombre, à l’écart de la lumière, surtout celle artificielle.
De métier professeur de lettres et agrégé de grammaire, il fut un pionnier dans l’enseignement qu’il a voulu moderniser et nettoyer du carcan des idées reçues. Devenu l’une des plus importantes signatures de Libération, il est le co fondateur, avec Marie-Odile Delacour, de Sandwich, fin 1979. Le supplément fut un événement considérable. Un véritable phénomène de société qui libéra la parole écrite des petites annonces. Toutes les fins de semaine, on se ruait sur le supplément pour lire avec délectation ce magazine papier journal dont je suis un grand nostalgique. Il est vrai que j’y ai publié un reportage-photo sur la tétralogie Molière-Vitez. Outre les petites annonces, le journal ouvrait sa porte à des intervenants qui pouvaient proposer spontanément des sujets. C’était l’enjeu essentiel proposé par Jean-Paul : que les lecteurs deviennent journalistes. Ce fut mon cas.
Un mot sur le style de Jean-Luc Henning. De par sa formation littéraire, il aime profondément la langue française qu’il utilise sans les clichés de la branchitude qui à la longue nous fatiguent. Si on prend la collection de Libé, les auteurs qui se voulaient modernes sont devenus illisibles. Ne tiennent le coup que ceux qui ont écrit simplement et sincèrement sans s’interdire les effets de la trouvaille. C’est le cas de Jean-Luc Henning. Dans Voyou, on se confronte aux robes de Chanel et de YSL, on se promène dans la Rome antique, on s’immerge dans la drague entre un « mâle hétéro » et un homosexuel. Henning ne dit pas gay. Un hétéro veut vivre avec un garçon tout ce qu’il ne fait pas avec une femme. Henning dénombre toutes les finesses psychologiques de ce genre de liaison. La luxure est aussi abondamment traitée. Ce péché dit capital est abordé aussi sous l’angle des crapauds si chers à Jean Rostand.
Henning nous entraîne à Montréal, une ville où il y a du ciel partout, ce ciel dont André Breton disait qu’il était la réclame de Dieu. Au détour d’un chapitre, on y croise Artaud et le Nissart Ernest Pignon-Ernest puis surtout Grisélidis, un merveilleux écrivain auquel il a consacré un livre Grisélidis courtisane (1981) réédité depuis chez Verticales/ Gallimard. Grisélidis est une femme exceptionnelle qu’on n’oublie plus dès qu’on la lit. «Grisélidis a tout connu » écrit celui qui la sert la mieux possible depuis toujours. Maman et putain dans toute sa splendeur.
Le voyeurisme inspire à JLH de belles pages, dans tous les sens du terme. Le voyeurisme, ce « vol invisible ». Invisible, mais pas à l’œil nu. Le livre se termine ou plutôt se poursuit avec une “conversation au Palais-Royal” entre JLH et Mona Thomas, histoire de dire que l’intervieweur (Mona Thomas) et aussi important que l’interviewé (JLH). Façon de dégonfler l’ego.

-Voyou
De Jean-Luc Henning
L’infini/ Gallimard, 285 p., 23,50 €

Grisélidis, la très grande amie de Jean-Luc Henning.

Nota Bene: alors que je viens de mettre en ligne ce post je reçois un ouvrage de 2003 de Patrick Gouvervennec qui me précise qu’il est né à Nice. Son envoi est très amical. C’est la première fois que l’on m’adresse un livre, hors actualité comme on dit. Que dois-je y voir ? Un élan de fraternité ou un appel de quelqu’un qui ne publie plus ? Le plus incroyable est que Katia la nuit est l’histoire d’une femme qui reçoit des hommes pour l’amour du geste dirons-nous. Le croisement entre la réelle Grisélidis et l’héroïne “Katia” de Gourvennec est troublant. Hasard objectif, dirait André Breton. J’adresse un salut amical à Patrick Gourvennec.

[Post dédié à Stéphane Vallet]

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Commentaire de: Zolalampardviablackberry [Visiteur] Email
Jai pas tout lu mais jai juste vu JeanGenet
On me lavais fais travailler un jour cetais sympa
PermalinkPermalien 05.11.12 @ 23:19

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