Les artistes ont toujours aimé l'argent, de Judith Benhamou-Huet (Grasset)

31.05.12

Les artistes ont toujours aimé l'argent, de Judith Benhamou-Huet (Grasset)

Les autoportraits de Rembrandt ne sont sans doute pas tous de sa main à 100 % car il avait fondé un atelier avec des “petites mains” en mesure de peindre exactement comme lui.

Avec pour sous-titre « D’Albrecht Dürer à Damien Hirst », le très instructif essai de Judith Benhamou-Huet passe en revue plusieurs grands noms de l’histoire de l’art pictural qui ne sont aborder que sous l’angle du commerce. En effet, si on ne se place que du côté marchandise, les artistes vendent des tableaux comme les épiciers du sucre ou du sel. Judith Benhamou-Huet se charge de nous le rappeler avec des arguments qui ne laissent pas de place au doute. Elle laisse de côté Picabia et Dali, des exemples trop évidents. Philippe Soupault m’a dit que lors des soirées DADA, Picabia se chargeait de la caisse, et André Breton a transformé Salvador Dali en Avida Dollars. On ne peut pas mieux dire. Dès son préambule, l’auteur signale un avis d’expert : celui de Christian Boltanski. «Ce qui est prodigieux lorsque tu es un artiste qui marche, c’est que tu fabriques de l’or comme un alchimiste (…) Je suis suffisamment malin pour gagner de l’argent. Par contre être un grand artiste est une chose extrêmement difficile». On le voit le plasticien ne parle pas la langue de bois. Est-il cynique ? Non, réaliste. Ce n’est pas parce qu’un artiste « vend » bien qu’il est médiocre, et il ne suffit pas d’être maudit pour avoir du génie. Celui qui serait tenter de citer Van Gogh en contre exemple aurait tout faut car Vincent (l’artiste) aurait souhaité vendre beaucoup par le biais de Théo –(le marchand) mais la mort est venue réduire en cendres les projets de deux frères. Le premier s’est suicidé à 37 ans ; le second, est décédé de la syphilis six mois plus tard.
Le livre de Judith Benhamou-Huet désacralise la fonction de grand peintre. On lit son essai comme si elle parlait de chanteurs ou d’acteurs. Son ton alerte fait tomber les murs qui trop souvent enferment la peinture dans une zone où l’on n’ose pas se risquer comme dans ces galeries où l’on a peur d’entrer si l’on n’a pas 20 000 euros d’argent de poche ! Beaucoup de lecteurs seront étonnés d’apprendre que Dürer débitait énormément de gravure toutes estampillées de son logo : « le D est enserré dans le A selon un design caractérisé ». Bingo ! Mort à 81 ans, en 1552, Cranach n’était pas mal non plus dans le genre démultiplié. Un peintre de cour comme on n’en fait plus. C’est vite dit car Jeff Koons sait très bien vendre ses créations : lapin gonflable ou Balloon Dogs, j’en passe et des pires. 23 millions de dollars a investi un collectionneur anonyme sur l’une des bricoles de l’américain.
Tout l’essai de Judith Benhamou-Huet met en parallèle ceux qui savaient se vendre hier avec ceux qui savent se vendre de nos jours. Qui savait que Le Greco fut « un maestro du marketing » ? Pas moi. L’Espagnol était capable de créer à la tête du client : mécènes, hôpitaux, monastères ou églises. Un Andy Warhol avant l’heure. Et l’autoportrait ? « L’artiste y met en scène sa propre gloire. Cela s’appelle de la publicité » Quand je vois ceux de Rembrandt je suis face à quelqu’un qui fige aussi son propre déclin physique. Titien, lui, flatte le client dans des portraits de gens qu’il représente beaucoup plus beaux que dans le réel… A propos de Rembrandt, il faut citer le véritable nombre d’œuvre : un peu plus de 400. Certaines sont en fait de ses élèves qu’il avait formés. Ceux-ci signaient «des copies authentiques… » Chardin, de son côté, est le « copiste de lui-même ». Courbet ? «Sa stratégie consiste» à organiser sans cesse les «expositions-ventes». Les peintres sont toujours là où il y a l’argent. Quand un désargenté arrive à collectionner c’est qu’il est ami avec l’artiste. Ce n’est pas devant les usines que l’on trouve les galeries de peinture. Les ouvriers n’ont droit qu’aux affiches. Picabia était pour la promotion à outrance car il savait que les gens n’aimaient que ce qu’ils connaissent. Savez-vous comment il nous traitait ? «Tas d’idiots» !

-Les artistes ont toujours aimé l’argent
De Judith Benhamou-Huet
Grasset, 236 p., 17 €

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