Dans le désordre, de Claude Régy (Actes Sud)

13.01.12

Dans le désordre, de Claude Régy (Actes Sud)

Le metteur en scène est un ami que je ne vois jamais. L’amitié n’a rien à voir avec l’enveloppe charnelle. Régy est un voyeur d’ombres par excellence.

La couverture est révélatrice alors qu’on n’y voit presque rien, excepté le profil perdu de Claude Régy, 88 ans, sous la forme d’une silhouette qui est davantage une ombre qu’un portrait. S’il existe un metteur en scène invisible c’est bien Claude Régy. Ce créateur - et non pas promoteur- de spectacles aime plus les répétitions que les représentations. C’est comme un écrivain qui ne serait bien que dans les brouillons, là où ça se trafique. Il est vrai que chaque publication définitive vire au désastre.
Claude Régy aime lire et faire travailler les comédiens. Là, il est heureux. Dès que le public vient, il sait que son travail est terminé. Lui reste les notes à la tombée du rideau. Pour être exact, il faut préciser qu’il assiste à toutes les représentations quand ses pairs les fuient. Claude Régy est un perfectionniste qui est capable de figer un acteur sur scène pour mieux lui faire comprendre ce qu’il dit. On caricature souvent son théâtre, le réduisant à une superface glaciale où n’évoluent que de marionnettes désincarnées dont il refuse de tirer les ficelles. Pendant certains spectacles, il a condamné des fauteuils de l’orchestre, les recouvrant d’un drap blanc, tels ces meubles protégés de la poussière dans des maisons inhabitées. Il a inventé les fauteuils recouverts avant Christo… Acte d’un rebelle de la scène qui décide de l’angle d’où l’on doit voir ou pas.
100% autodidacte, Claude Régy, né en 1923, a débuté auprès d’André Barsacq à l’Atelier l’ancien laboratoire de Charles Dullin. “Une petite voix fluette sortait de cet homme [Dullin] légèrement bossu.” L’inculture a « été » sa meilleure alliée de Régy. Il s’est bien rattrapé depuis. Lecteur insatiable, il a oeuvré pour que l’on connaisse mieux Pinter, Stoppard, Handke, Bond, Strauss, Fosse… Il a monté des pièces de Duras et de Sarraute qui ont fait date. Il a dirigé Depardieu, Piccoli, Losndale, Cuny… et Mesdames Ogier, Casarès, Dréville, Seyrig, Renaud… L’esthète ne supporte pas la médiocrité et la bêtise, ni la facilité et encore moins l’acte gratuit. Tout a sens dans son théâtre. Un univers de signes non pas à décrypter mais à vivre intensément. Ce n’est pas du tout un théâtre intellectuel, dénomination qui est toujours péjorative. Je dirai qu’il s’agit d’un théâtre intelligent. Un monde de sensations. Les mêmes que l’on rencontre chez le pientre Edward Hopper, l’une de ses références. Régy n’a pas peur de l’ennui. Au théâtre, il devient plus intolérable que dans le vraie vie.
Son livre fort bien présenté est une suite de polaroïds sensoriels dans le cadre de sa passion auprès des écrivains et des comédiens. Il nous confie que la trop oubliée Emma Santos n’a pas supporté voir des comédiennes dire son texte devant elle. C’était une écorchée vive. Régy déteste tout ce qui psychologique. J’ai été amené à travailler avec lui sur Grand et Petit de Botho Strauss. J’avais réalisé une série de diapositives qui devaient intervenir dans son spectacle au TNP de Villeurbanne puis à l’Odéon. Pour des problèmes de longueur ma séquence a été annulée. Claude Régy m’a annoncé la mauvaise nouvelle avec élégance: « Merci d’être comme tu es ». Régy est un homme pudique qui dit les choses essentielles. La vie nous a éloignés mais si je le croisais dans une heure, je reparlerais avec lui comme si je l’avais quitté hier. Peut-être faut-il voir peut souvent les gens pour bien les connaître.
Régy est un homme qui se nourri du texte des autres. Si l’on mettrait bout à bout tous les passages qu’il a aimés chez tel ou tel dramaturge, on obtiendrait un livre exceptionnel. C’est d’ailleurs ce livre-là que l’on tient dans les mains lorsque l’on tourne les pages de Dans le désordre. Le désordre c’est l’ordre moins le pouvoir a dit Léo Ferré… La force de Regy c’est qu’il nous donne l’impression que l’on écrit soi-même le spectacle auquel on assiste. Il enchaîne les scènes avec des fondus-enchaînés qui sont subliminales. Lui-même quand il cite Nathalie Sarraute, il se réapproprie le texte : « Les mots servent à libérer une matière silencieuse qui est bien plus vaste que les mots. » La phrase d’un autre dénichée dans un magna de tirades devient notre propre création. Surtout quand on cite son auteur par respect pour lui. Duchamp n’a-t-il pas signé un urinoir ? Une œuvre manufacturé qu’il a sorti de l’oubli.
Régy s’est construit petit à petit. A ses débuts, le théâtre subventionné n’existait pas. Il est arrivé dans Paris occupé par les nazis. «Partout soldats casqués, uniformes, barrières, écriteaux. Tout était interdit. Verboten ». Le père de Claude Régy ne fit pas dans la dentelle, il écrivit à sa femme: « J’interdis à Claude de faire du théâtre, il n’y a là aucun avenir pour lui. Ca ne peut le mener qu’à être un raté, un aigri ». Le fils a reçu ce message comme «un coup de poignard ». Cette violence a sans doute développé la solitude chez Régy qui n’a jamais voulu s’ancrer dans un lieu précis, sans pour autant devenir un coucou du théâtre. Il va là où on l’accueille momentanément.
Antoine Vitez « est mort dans la nuit, le cerveau inondé de sang », confie Régy sans plus s’attarder. Pas la peine. La nuit c’était celle où Vitez était venu le saluer lors d’une dernières répétitions de Huis Clos de Sartre que Vitez fit entrer dans le répertoire de la Comédie-Française, dans une mise en scène de Régy. Vitez était alors administrateur du Français, nommé par François Mitterrand, en Conseil des ministres, sur proposition de Jack Lang. Sous la présidence Mitterrand la culture n’était pas un gadget… « Le cadavre, dans sa réalité de corps mort, révèle une absence dont on a une conscience très forte, sans pour autant qu’on puisse la voir. C’est le principe de toute œuvre d’art». Dixit Claude Régy. A l’égal de Fernando Pessoa, le metteur en scène est un voyageur immobile.

-Dans le désordre
De Claude Régy
Propos provoqués et recueillis par Stéphane Lambert
Le temps du théâtre/ Actes Sud, 223 p., 25 €

A lire : Anthologie du théâtre français du 20e siècle, textes choisies + dossier par Cécile Backés, ancienne élève d’Antoine Vitez à l’Ecole du Théâtre National de Chaillot, à Paris. Lectures d’image par Henri Scepi. Folio plus/classiques, N° 220, 384 p.

PS: L’éditeur et écrivain Hubert Nyssen, fondateur d’Actes Sud, est mort le 12 novembre 2011, à 86 ans.

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