13 Octobre 2011
Mémoire de l'inachevée, de Grisélidis Real (Verticales); Grisélidis courtisane, de Jean-Luc Henning (Verticales)
Published on Octobre 13th, 2011 @ 07:58:54, using 738 mots
Prostituée artiste ou catin révolutionnaire, elle fut une sacrée réfractaire. Ecrivain, à coup sûr. Ecrivain. Pas “écrivaine” comme on écrit dans ELLE. En 2011, la vedette actuelle de ce journal va dans tous les médias pour nous dire qu’à un moment elle ne forniquait plus… (pour reprendre un verbe cher à Albert Camus). Quelle différence !
D’habitude ce genre de témoignage est écrit par un « nègre ». Ensuite, on voit l’éphémère vedette parler ici ou là avant de retomber dans l’anonymat le plus total. Concernant Grisélidis Réal (1929-2005) nous sommes très loin de ce commerce. Mémoires de l’inachevé est un livre plein de larmes, de sang, de sueur. Et de sperme, aussi. Cette putain, au sens propre, et beaucoup plus respectable que les putains, au sens figuré, qui tapinent sur nos écrans télés, dans les journaux et au fond de nos transistors. Ou encore dans leur logement avec un seul client qui n’est autre que leur mari.
Grisélidis Real est un écrivain pour la simple raison qu’elle a du style. C’est net et ça claque. Voilà quelqu’un d’authentique. Un cœur énorme. La glace entre et nous est brisée. Et on ne se coupe pas. Surtout pas d’elle. On a tout de suite plus d’estime pour cette dame que pour ces icônes du féminisme qui furent à la vérité des garces de la plus belle espèce. Comme celle qui porta la décoration de sa soeur. Hyper intelligente. Hyper sensible. La biographie de Real Grisélidis- comme Real Madrid- est très impressionnante mais sa façon d’écrire tout autant. On est loin des rigolos qui croient être Michaux parce qu’ils sniffent de la coke comme on va faire du ski à Avoriaz. Je vous conseille d’acheter au plus vite ces deux livres Celui de Grisélidis Real semble écrit à la fois par Paul Léautaud et Marie Dormoy. Celui de son biographe est de la même tenue. Grandeur, devrais-je écrire.
Pute sans mac, Grisélidis est une femme pleine d’amour, tarifié et ultra poétique. Elle tapinait pour élever ses quatre enfants. Elle a croisé d’innombrables hommes de tous horizons,de toutes races qu’elle a épinglés dans un répertoire où l’on voit la face cachée des hôtes de passage, pour ne pas dire la fesse cachée des zobs. Elle a eu des amitiés solides avec les écrivains Maurice Chappaz, Jacques Vallet et Jean-Luc Henning, son biographe talentueux. Sans oublier l’éditeur André Balland. Elle a appris sur le tas. Un tas qui parfois faisait 100 kilos. Elle parle de ses clients avec une dimension hautement morale.
Elle adora mettre au monde ses enfants: «Cette joie d’accoucher est merveilleuse». Beaucoup de mères sont incapables de prononcer de telles paroles. Tout n’était pas rose: elle a échappé souvent à la démence des clients. Cette femme, qui dessinait aussi, était une très grande dame. Si loin de ces actrices insupportables qui viennent nous vomir leur suffisance devant les caméras. «La poésie est une voix sacrée.» (p. 39) Prison, sanatorium, elle a tout connu. Elle composait ses phrases comme on fait des colliers. Pour faire un bon collier, il faut des perles. Et aussi un bon fil pour les réunir. Ici, il s’appelle Grisélidis Real. «Quand bien même je deviendrais un écrivain célèbre, je resterai toujours du côté des maudits. » (page 237) Grisélidis aimait se définir parfois sous l’angle d’une courtisane. Cela renvoie au mot de Baudelaire pour définir une actrice: “Entre la putain et la courtisane". Un jour qu’elle signait plein de livres sur un stand, elle s’arrêta et dit à son éditeur: “Tu te rends compte tout le fric que tu me fais perdre !” C’était une provocatrice en chef. Une vraie vivante. Douce et forte.
-Mémoires de l’inachevée (1954-1993)
De Grisélidis Réal
Textes rassemblés et présentés par Yves Pagès en collaboration avec Jeanne Guyon
Verticales, 380 p., 22, 90 €
-Grisélidis courtisane
De Jean-Luc Henning
Verticales, 220 p., 21 €
A lire aussi en Folio/Gallimard : Le noir est une couleur
[Le livre de Jean-Luc Henning comporte de superbes interviews croisées entre le biographe et Grisélidis Real]
[Post dédié à Pierre]