L'interrogatoire, de Jacques Chessex (Grasset). Et Le Dernier Crâne de M. de Sade (Livre de Poche)

06.04.11

Permalien 18:49:14, Catégories: LITS ET RATURES, GRAND MONSIEUR  

L'interrogatoire, de Jacques Chessex (Grasset). Et Le Dernier Crâne de M. de Sade (Livre de Poche)

Chessex rime avec sexe. Autrefois, je le disais pour m’amuser. Je ne savais pas si bien dire. Que décelait Jacques Chessex dans le visage d’une femme ? « Quand je vois la bouche, les lèvres, les dents, je vois exactement la forme du sexe. »

Avec sa barbe et ses beaux yeux bleus, il ressemblait à un Hemingway qui aurait oublié de se suicider. Sans élever la voix, Jacques Chessex (1934-2009) a dit des choses que personne ne veut entendre : « Les Suisses ? Des fous. Oui, un peuple violent… » Il savait de quoi il parlait. Alors qu’il aurait pu se parisianiser davantage, Jacques Chessex fut aussi discret que talentueux. Le poète-romancier (ils ne le sont pas tous, loin de là…) est devenu écrivain parce qu’il avait des choses à garder et d’autres à découvrir. Aujourd’hui, les supermarchés sont remplis de bouquins frappés d’une date de péremption immédiate. Et de surcroît, ils sont placés à l’entrée pour qu’on ne les confonde par avec les paquets de lessive. Les plus anciens ouvrages de Jacques Chessex ne risquent rien : on les trouve toujours chez les bouquinistes qui veillent aux bons livres comme les cavistes aux grands crus.
A ses débuts, on le compara à André Gide en raison de son style soigné. Pareille filiation est impossible de nos jours car le co-fondateur de la NRF est moins lu que les livres de footballeurs écrits par un «rewriter». Attaché aux racines familiales du canton de Vaud, à Payerne, Jacques Chessex a été marqué au fer rouge par le suicide de son père. L’Ogre reste le miroir déformant de cette tragédie. Dans Judas le Transparent, le fils abandonné développa le thème du traître. Certains de ses écrits auraient pu être signés par les meilleurs surréalistes des années vingt. Toute son œuvre est un incessant mouvement de vagues entre la rage de vivre et l’appel de la mort. Chez lui, la métaphysique est une sorte de jogging quotidien. Quand on l’écoutait parler, il était si précis et grave que l’on se demandait s’il ne pensait pas sans cesse à ce départ volontaire qui l’a laissé sur le carreau. Quoi faire après ? Se tuer ou écrire ? Ce fut écrire…
Un Juif pour l’exemple (Grasset, 2009), relate des faits réels que le Prix Goncourt 1973 a laissé macérer dans sa mémoire pendant plus de soixante ans. Il s’agit des années 1939-1945 qui instaurèrent l’horreur au quotidien. A huit ans, le petit Jacques souffrait déjà de solitude avec un fort sentiment d’être coupé du monde alors qu’il vivait dans une ville prospère. Au début du conflit, personne ne s’oppose à l’Allemagne pour rester en bon terme avec les voisins nazis. Dans la population, il y a notamment un garagiste frustré qui subi l’humiliation d’être l’employé de ses frères. Il y aussi un pasteur sans paroisse, tel un bateau sans gouvernail. Dans ce magma d’imbéciles, surgit un Juif, Arthur Bloch qui va concentrer sur lui toute la haine des autres. Ce marchand de bestiaux est haï par l’homme de Dieu, dopé par l’amour du culte physique prôné par les Allemands. Les chômeurs par centaines servent de toile de fond à cette histoire composée de personnages ruinés par la crise de 1929. Dans le canton, les gens rôdent, rouspètent et sont aigris. Tous ces paysans ruinés vivent d’expédients. Arthur Bloch leur sert de bouc émissaire pour se rendre dignes de l’Allemagne. Naïf, Arthur Bloch ne devine pas qu’il se dirige vers la pire boucherie. Trop bon pour envisager l’innommable chez ses contemporains, il ne se doute pas un instant qu’on va le tuer puis le couper en morceaux pour le jeter à l’eau. En 1964, Jacques Chessex recroise sans le vouloir le pasteur qui ne regrette rien du crime commis. Le narrateur devine Satan dans l’assassin et se persuade que Dieu l’a laissé tomber au point de permettre Auschwitz.
En 2011, les éditions Grasset publie un texte posthume de Chessex titré L’interrogatoire, sous forme de questions-réponses. Il s’agit d’un autoportrait vérité de l’écrivain qui confie : « J’ai appris à vivre avec qui je suis». Chessex rime avec sexe. Autrefois, je le disais pour m’amuser. Je ne savais pas si bien dire. Que décèle-t-il dans le visage d’une femme ? « Quand je vois la bouche, les lèvres, les dents, je vois exactement la forme du sexe. » (p. 99) Au cours de sa confession intime, il passe en revue les thèmes essentiels (religion, littérature, amour, marotte sexuelle…) et nous révèle qu’il avait quarante ans de plus que sa dernière compagne qui était multifonction: fille, maîtresse, compagne, stratège, conseillère… On aimerait la connaître ! Il l’a connu en 1989 quand elle avait 16 ans. Tous les lecteurs de Chessex doivent ranger ce livre à côté des autres ouvrages de celui qui est né protestant comme Jean-Jacques Rousseau. Chessex a laissé ce testament en guise de point final. Il ne voulait pas mourir avec des arrière-pensées et des non-dits. L’interrogatoire c’est le livre d’un homme qui en savait trop et qui ne voulait rien nous cacher. Il est recommandé de poursuivre la conversation post-mortem avec Jacques Chessex à l’occasion de la parution en poche du Dernier Crâne de M. de Sade, poignante réflexion sur la mort à travers les péripéties du crâne de D.A.F de Sade qui roule d’un siècle à l’autre comme un ballon de football. Vous me croyez obnubilé par la sphère ronde ? Non, c’est juste l’occasion de rappeler que, jadis en Roumanie, Cioran jouait au ballon avec des crânes au milieu des tombes. Voilà qui aurait plu à Chessex. Il devait le savoir. Avec un langage cru, l’écrivain nous révèle le marquis de Sade comme personne. En deux scènes chaudes, très chaudes, on se transforme en voyeur. Du grand art. Avec la mort de Chessex, la littérature a perdu l’un des ses plus serviteurs. Ses livres sont là pour nous le prouver à chaque page. Chessex écrivait avec une gomme. Il suffit de lire sa description du trépas pour s’en apercevoir. Le style de Chessex transperce le coeur. Les livres qu’il n’écrira jamais me manquent déjà.

-L’Interrogatoire
de Jacques Chessex
Grasset, 160 p., 14 €

-Le dernier Crâne de M. de Sade
de Jacques Chessex
Préface inédite de Pierre Leroy
Le Livre de Poche, 128 p., 5 €

Commentaires, Pingbacks:

Commentaire de: roman [Visiteur] Email
"un Hemingway qui aurait oublié de se suicider", la formule est jolie.
PermalienPermalien 06.04.11 @ 19:07
Commentaire de: morlino [Membre]
Merci, roman...Quand j'écris cela j'en suis persuadé. C'est ce qu'il m'évoque.

PermalienPermalien 06.04.11 @ 19:15
Commentaire de: kadiatou doumbia [Visiteur] Email
je voudrais avoir des renseignement
PermalienPermalien 13.04.11 @ 16:08

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