Le fœtus récalcitrant, de Gustave-Henri Jossot

11.02.11

Permalien 19:40:18, Catégories: LITS ET RATURES, GRAND MONSIEUR  

Le fœtus récalcitrant, de Gustave-Henri Jossot

Quelques caricatures de Jossot dans L’assiette au beurre

Publié en 1939, à compte d’auteur, sans le moindre succès, Le fœtus récalcitrant est un coup de poing littéraire. Sa prose contient une force intacte qui saute aux yeux du lecteur tout heureux de découvrir un écrivain de talent. Caricaturiste de métier, Gustave-Henri Jossot (1866-1951) a écrit parce qu’il avait quelque chose à dire, ce qui nous change des pensums illisibles qui nous tombent des mains au bout de la première page. N’oublions pas que l’édition est un commerce : il faut vendre. La quantité au lieu de la qualité. Pour une fois c’est le contraire. Les éditions Finitude sont depuis leur création les spécialistes des vrais livres écrits par de vrais écrivains. De nos jours, on est obligé d’écrire «vrai»…
De manière incroyable, la réédition du Fœtus récalcitrant, édité à Tunis, intervient lors de la révolution tunisienne de 2011. Jossot se convertit un temps à l’islam avant de tâter du soufisme pour finir athée, anarchie oblige. Le plus grand drame vécu par Jossot fut la mort de sa fille de 11 ans. A 41 ans, le père fut condamné au deuil à perpétuité. Le fœtus récalcitrant est un autoportrait sur 106 pages. Sa lecture est aussi bien sûr un vent d’air frais, surtout en 2011, dans une France, à la dérive intellectuelle, en tout cas au sommet de l’Etat qui est dans un drôle d’état, à force d’avoir la vulgarité pour moteur. Quand on est inculte cela finit par se voir.
La vision du monde de Jossot est à contre courant de la pensée unique: «Aujourd’hui tout le monde sait lire ; la lecture tue la pensée (…) Un illettré, s’il est intelligent, pense par lui-même; il a des idées qui sont bien à lui, des aspirations qui augmentent son âme, des soubresauts d’indignation qui peuvent le libérer ; mais s’il apprend à lire, il adopte les idées de ses déformateurs et bêle avec le troupeau».
Ecoutez ce que Jossot pense de la politique en 1939: «Dès que le candidat est élu, sa probité court les plus grands dangers. Qu’il soit blanc, rouge ou noir, il risque fort de prendre, dans la fosse, une teinte excrémentielle». Ce qu’il écrit sur le travail et la paresse est très proche du Droit à la paresse (1880) de Paul Lafargue, avec des variations supplémentaires, et de la trilogie de Jules Vallès avec Jacques Vingtras pour héros.
Jossot déteste le jeu qui entretient l’abêtissement des foules: « Véritable passe-temps d abrutis, le jeu supprime toute cogitation : il rend l’esprit déliquescent; le concentre sur des bouts de cartons enluminés(…) Le jeu passionne les agités et met le penseur en fuite.» Jossot n’aime pas tout ce qui rassemble les gens dans des jeux du cirque. « Participant tous au même divertissement, ils contractent le goût du vivre en troupeau. Ils jouent encore à d’autres jeux où règne la discipline : aux barres, au foot-ball (sic), à des jeux où l’on se bouscule, où l’on donne et reçoit des coups comme à la guerre. Les déformateurs veillent surtout à ce qu’aucun d’eux ne s’écarte en quelque coin pour rêvasser ». Visiblement, il n’y connaissait rien au football. Il fait l’amalgame et ne voit sur le terrain et dans la tribune que des bas du plafond. Si le football c’est le Heysel et les Bleus en Afsud 2010, le football c’est aussi Albert Camus et Pier Paolo Pasolini. La peinture ce n’est pas que les pompiers!
Je vous conseille de lire Jossot surtout par les temps qui courent. Il vaut mieux se procurer une réédition de premier plan que perdre son temps avec des produits actuels. Jossot ? J’apprends son existence, 60 ans après sa mort. Je viens de me faire un nouvel ami. Il est beaucoup plus vivant que le pantin qui nous gouverne sous les ors de la République. Il faut se méfier des gens qui ne lisent jamais. Cela signifie un repli sur soi. Tous les présidents de la République que j’estime aimaient la littérature. Ce n’est pas un hasard.

-Le fœtus récalcitrant
De Jossot
Présenté et annoté par Henri Viltard
Finitude, 128 p., 13,50 €

A consulter: http://www.finitude.fr
Je vous signale aussi La pointe du Raz dans quelques-uns de ses états, de Georges Perros avec une préface de Michel Butor, coéditions Finitude & fario, 60 p., 20 €. Il s’agit du fac-similé d’un manuscrit de Perros qui a enluminé son texte de nombreux dessins. Perros, lui, était un grand amateur de football, joueur lui-même. On possède une photo de lui en train de jongler.

Finitude a entrepris aussi la réédition de la trilogie de “Seule, la vie…” de Julien Blanc (1908-1951), un maudit des lettres. Le premier volume de cette autobiographie sans concession s’intitule Confusion des peines (1943). Orphelin de père, Blanc finit en prison, à l’égal de Jean Genet. Tous les deux écrivent de la même façon: plus près de Ronsard que Céline. Il y a de l’imparfait du subjonctif et du plus-que-parfait du subjectif. Les amateurs de témoignages véridiques transcendés par la littérature ne doivent pas faire l’impasse sur cet écrivain. Jean Paulhan lui avait conseillé de “cracher sa vie” au lieu de se perdre dans des romans. Il s’exécuta. Accéssoirement, il fut nègre de Léon-Paul Fargue, comme André Beucler. Finitude rééditera ensuite les deux derniers volets consacrés entre autre aux bagnes militaires: Joyeux, fais ton fourbis, et Le Temps des hommes.

A lire: L’anarchisme dans les textes, d’Irène Pereira, Textuel, 144 p., 9, 90 €. Lutte des classes, humanisme libertaire, anarchie individuelle, Proudhon, Bakounine, Kropotkine, Elisée Reclus, Nietzsche…

Commentaires, Pingbacks:

Commentaire de: saga [Visiteur] Email
et qui c'est qui met en musique un poeme de Georges Perros, nos plus belles années? Miossec pardi, ton grand ami!
PermalienPermalien 11.02.11 @ 20:55
Commentaire de: morlino [Membre]
Bravo ! Jamais entendu ce titre...
PermalienPermalien 12.02.11 @ 01:06
Commentaire de: Fodio [Visiteur] Email
quand on aime Jossot et le football, Camus, Butor et compagnie, on est un collectionneur, on ne peut en conséquence rien piger à Jossot. Vous lui faites plus de tort que vous ne le voudriez, je n'en doute pas, ni qu'il vous renverrait aux vestiaires des bien-lisants.
PermalienPermalien 13.02.12 @ 14:17
Commentaire de: thomas lefrancois [Visiteur]
Je vais en faire mon livre de chevet, je l'ai lu en une nuit, exemplaire prêté par ma meilleure amie. Quel visionnaire, cela donne envie de faire une révolution, et de faire connaître cet auteur.
PermalienPermalien 15.09.14 @ 13:29

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