Catégorie: VAN GOGH FOR EVER

12.08.17

Permalien 07:11:40, Catégories: LITS ET RATURES, GRAND MONSIEUR, VAN GOGH FOR EVER  

Gala/ Dali à Cadaqués et Picasso, partout (Robert Laffont et Larousse)

Philippe Soupault détestait Dali, sa peinture autant que le personnage. Il m’a dit : “Dali fait penser à cet animateur de télé qui avait un nom de savon…”

A la mort de Dali, un journaliste a téléphoné à Philippe Soupault pour lui annoncer le décès de celui qu’il avait connu dans les années 1920 : «Bonne nouvelle ! Non, je n’ai rien à déclarer.» Le cofondateur du Surréalisme – surnommé la Hyène quand il était jeune, c’est dire son tempérament- détestait le peintre qu’il accusait d’avoir «léché les bottes de Franco». Pour Soupault, Dali était un imposteur qui se faisait passer pour surréaliste alors que les vrais peintres surréalistes étaient Tanguy, Ernst, Masson et de Chirico (Magritte est plus surréaliste que Dali). Le poète n’était pas tendre avec les cendres du disparu et… à présent on vient de déterrer le peintre pour faire un test de paternité sur son cadavre car une femme prétend être sa fille. Mieux vaut mourir inconnu ces temps derniers. Et surtout pauvre !
Un livre-enquête signé par le duo Gasquet/Llorens-Vergés évoque le couple Dali-Gala qui a vécu à Cadaqués. Avant d’être avec le peintre, Gala fut la compagne de Paul Eluard. Tout le quotidien de la partie visible du couple est passé au peigne fin jusqu’à ce qu’ils aimaient manger, recette comprise. A la fin de sa vie, Dali a fini clown dans un spot publicitaire pour une marque de chocolat. Ce couple ne fait rêver que ceux qui rêvent d’être connus. Soupault m’a certifié que Dali parlait comme et vous. Et qu’il ne délirait que devant la presse pour inventer un personnage. Sa peinture ce n’est pas grand-chose face à Picassso. C’est mieux que Picabia mais moins bien que Derain. Les montres molles ça va 5 minutes. Dali a inventé, une marque, un produit. Soupault m’a expliqué que Dali était un jeune homme tout timide pris en main par Gala qui a vu qu’elle pourrait plus tirer profit de Dali que d’Eluard qui lui collectionnait et vendait des tableaux.
Je parlais de Picasso. Bonne occasion de le retrouver dans deux beaux albums. L’un relié sous jaquette, de John Finlay, est présenté en 20 chapitres qui survolent toutes les grandes étapes de l’œuvre dans ses différents ateliers. Un château n’était qu’un atelier pour Picasso qui laissait ses toiles souvent au sol. La plus belle de ses demeures était toujours en chantier. Il est resté saltimbanque toute sa vie, vous remarquez dans le mot la présence de Banque… Picasso a su transformer chaque ligne en or, disait Orson Welles. Tant de maudits pour un Picasso, grand artiste mais aussi génial commerçant. La monographie de Guitemie Maldonado, elle, analyse trente œuvres de façon simple et efficace. La peinture de Picasso est inépuisable et il est vraiment grotesque de voir au feu des voitures signées Picasso. Vulgaire opération mercantile. Si au moins les voitures avaient l’avant à la place de l’arrière et un design digne du génial. Picasso disait goguenard : «Je plains ceux qui me suivent : j’ai tout inventé».
On peut trouver tous les défauts à Picasso mais l’évidence saute aux yeux: sa peinture est géniale. Il était peintre comme on nait blanc ou noir, grand ou petit. Il a assimilé toutes les œuvres qui l’ont précédé pour créer à sa manière, une nouvelle façon de peindre. Il s’est beaucoup inspiré des œuvres africaines qui sont toutes non signées. Il disait: “Quand je vais au musée de l’Homme c’est moi qui interroge les statues et non pas le contraire". Picasso s’est amusé toute sa vie, aussi bien dans les périodes de vache enragée que dans la phase de l’opulence. C’est celui qui continue de jouer aux cubes quand les autres deviennent avocats ou huissiers. Il a conservé son âme d’enfant jusqu’au bout. Dans n’importe quel endroit, il créait: au bistrot dès que la conversation tournait en rond, il prenait un paquet de Gitanes et faisait un découpage. S’il voyait un vieux vélo, il détournait la selle et le guidon pour faire la tête d’un taureau. Picasso est le virtuose absolu. Il est allé jusqu’à dire : “Braque c’est ma femme", car Braque est Picasso en version intellectuelle. Picasso communiste ? Cela fait rire aujourd’hui, mais il était sincère. Qu’il est loin le temps où le PC avait pour adhérents Picasso et Aragon. Face à un Picasso, on ne s’ennuie jamais. On sent le souffle de son esprit. Son âme clignote de partout. Et ce n’est jamais n’importe quoi. Le cubisme par exemple, qu’est-ce que c’est ? Tout simplement voir quelque chose sous tous ses aspects possibles. On souhaite à tout le monde d’avoir cette même vision de l’existence. Le premier découvreur de Picasso fut Guillaume Apollinaire qui fit beaucoup pour le faire connaître. Apollinaire aimait aussi énormément Matisse, un autre génie de la peinture. Apollinaire a écrit que la peinture était “une tentative d’organiser le chaos du monde". On peut difficilement dire mieux.

-Gala et Dali de l’autre côté du miroir. A Cadaqués, sur les traces d’un couple mythique. Dominique de Gasquet et Paquita Llorens-Vergés. Robert Laffont, 260 p., 20 e
-Le monde de Picasso, John Finlay. Larousse, 180 p., 29,95 €
-Lire la peinture de Picasso, Guitemie Maldonado. Larousse, 176 p., 17,95 €

Une exposition Picasso est organisée dans quatre musées de Rouen jusqu’au 11 septembre 2017.

28.02.17

Permalien 12:07:42, Catégories: LITS ET RATURES, GRAND MONSIEUR, VAN GOGH FOR EVER  

Le monde pleure Jirō Taniguchi (1947-2017)

Le ciel, les oiseaux, les fleurs, les arbres et les vagues sont tristes. Jirō Taniguchi n’est plus là pour dialoguer avec eux.
Nous venons de perdre un Hergé, bis. Un Hergé japonais.
Il est mort le 11 février mais je ne l’apprends que maintenant. Je lui ai donné 27 jours de plus.
En 1995, je tombe sur L’Homme qui marche un manga de Jirō Taniguchi, publié en septembre 1995 aux éditions Casterman.
J’ouvre le livre, un petit album. Et coup de foudre total.
Je vois la ville, la vie comme lui.
J’achète deux albums: un pour moi, un autre pour Peter Handke.
Cet homme qui marche, c’est Jirō Taniguchi, c’est Peter Handke, c’est Alberto Giacometti, c’est moi.
Jirō Taniguchi est très proche de Peter Handke: des hommes qui marchent, qui regardent, qui voient.
Jirō Taniguchi c’est digne d’Ozu. Le cinéaste et le dessinateur voient avec les mêmes yeux: science de l’espace, les lignes, la géométrie comme chez Cézanne.
Je ne suis pas grand lecteur de BD, encore moins de manga.
Cependant, le trait de Jirō Taniguchi me parle.
Jirō Taniguchi a passé sa vie à se promener et à dessiner. Il faisait tout à la main, avec du papier calque, des ciseaux, sans ordinateur.
C’était un monstre de travail, et cela ne se sent jamais dans ses dessins.
Comment a-t-il fait pour dessiner autant ?
Nous venons de perdre un immense artiste, un immense vivant.
Il n’avait pas 70 ans.
Il fut étonné de plaire autant aux Français.
Jirō Taniguchi nous a légué une œuvre considérable centrée sur la ville, la famille. L’amour partout. La nature coincée dans le béton. Des petits rien qui disent, comme chez Tati.
De l’émotion pure qui nait de l’image. Pas bavard. De la spiritualité hors du temps.
Le Japon nous a donné de grands peintres, cinéastes, acteurs, cuisiniers.
Jirō Taniguchi est mort à presque 70 ans mais il a vécu si intensément qu’il a vécu dix mille vies. Il était ceux qu’ils croisaient, il devenait ce qu’il voyait.
Sa voix ressemble à son dessin: une douceur illimitée.
Jirō Taniguchi ne vit plus, mais il n’est pas mort.
Je ne l’ai jamais vu, donc il existe toujours.
Il n’est pas plus mort que le peintre Hokusai, les cinéastes A. Kurosawa, Mizoguchi et l’écrivain Tanizaki.
Chez eux, tout est authentique, sonne juste.
Ils transcendaient le réel.
Se souvenaient du meilleur. Le faisaient revivre dans une œuvre.
Emouvaient parce qu’ils avaient été émus.
Les grands artistes disent ce qu’on a de meilleur en nous et surtout ils savent le dire.
Avec un langage neuf qui contient tous les anciens car la géométrie des sentiments est la même tout le temps.

Œuvres à se procurer:
L’Homme qui marche, 1990-1991 (Castermann, 1995).
Le Journal de mon père, 1994 (Casterman, 1999-2000, 3 vol., puis 2004, 1 vol.)
Le Gourmet solitaire, (1994-1996 (Casterman, 2005), scénario de Masayuki Kusumi.
Quartier lointain, 1998 (Casterman, 2002-2003, 2 vol.), 2 volumes.
Le Promeneur, 2003-2005 (Casterman, 2008), scénario de Masayuki Kusumi.
La Montagne magique, 2005 (Casterman, 2007).
Les Gardiens du Louvre, 2014 (Louvre éditions/Futuropolis)
Rêveries d’un gourmet solitaire, 2014 (Casterman, 2016).

16.01.17

Delacroix (Folio), Chamfort (Tempus) et Eberhardt (Perrin)

-Delacroix, Frédéric Martinez (Folio, 320 p., 9,20 €)
“Ce qu’il y a de plus réel pour moi, ce sont les illusions que je crée avec ma peinture. Le reste est un sable mouvant”. Delacroix (1798-1863) a passé sa vie à travailler. On peut visiter son atelier Place de Furstenberg, à Paris, l’une des plus belles de Paris car elle a une dimension humaine. Delacroix, beaucoup l’ont eu dans leur poche, sous la forme d’un billet de 100 F, sans rien savoir de lui. Il disait qu’un peintre devait être en mesure de dessiner quelqu’un qui tombe d’un balcon, de le figer le temps de la descente, de le croquer exactement comme il était. Ce n’est pas donné à tout le monde. Il disait cela pour défier sa dextérité. C’est l’un des grands romantiques, un Hugo version peinture. Il a peint l’Orient, ce qui n’était pas pour déplaire à Baudelaire qui a vu un frère dans le peintre haut en couleurs, à tout point de vue.

-Chamfort, Claude Arnaud (Tempus, 475 p., 10 €)
Le parcours d’un indépendant toujours prêt à faire valoir son point de vue. Cette réédition nous permet de retrouver un prince des aphorismes qui pesait chaque mot dont il percevait la force ou la faiblesse. Cette remontée du fleuve Chamfort est mieux qu’un roman. L’écorché vif des Lumières n’était pas un intermittent du talent. A la suite de la biographie de premier choix, on a droit à 70 maximes, anecdotes et dialogues inédits ou jaamais réédités.

-Isabelle Eberhardt, Un destin dans l’Islam, Tiffany Tavernier (Perrin, 380 p., 20, 90 €)
Quel destin! Isabelle Eberhardt, née en Suisse en 1877 d’une aristocrate russe et d’un père inconnu, fut une aventurienne attirée par l’exotime. Ce météore de la vie culturelle n’a vécu que 27 ans et l’on s’en souvient encore. Très intelligence, assoiffée de connaissances, la jeune fille parlait… huit langues ! Lors de sa découverte de l’Algérie elle s’habilla en cavalier arabe pour se perdre dans le désert. Elle se convertit à l’islam…

31.12.16

Les "Mémoires" indispensables de Cruyff (Solar)

Johan Cruyff (né le 25 avril 1947, à Amsterdam) est mort le 24 mars 2016, à Barcelone.
Dans son moyen d’expression il est l’équivalent de Mozart, Rimbaud et Gérard Philipe.
Le football est très peu apprécié à sa juste valeur.
Johan Cruyff était footballeur comme Miles Davis était trompettiste et Picasso, peintre.
Le pied n’est qu’un instrument. L’artiste c’est le cerveau.
Dit-on que Rodin sculptait avec ses mains ?
Tant pis pour les voyants aveugles.
Sans Cruyff, le poids du monde est plus lourd.
On retrouve toute l’énergie du maestro dans Mémoires, Johan Cruyff , signé par David Walsh qui a tout écrit avec “Je” comme s’il était dans l’autobiographie. On sent bien, l’esprit, l’intelligence et l’humour de l’un des cinq plus grands joueurs de l’Histoire avec Pelé, Maradona, Di Stefano et Puskas.
Orphelin de père à 12 ans, Johan Cruyff s’est totalement réalisé dans le football.
C’est dans la rue qu’il a appris à jouer, à dribbler, à considérer le bord du trottoir comme un partenaire susceptible de lui faire une passe. Mal chaussé, il a travaillé son équilibre. Sur un vrai terrain, il a ensuite démontré sa ruse et ses coups d’accélération.
Intelligence, c’est le mot maître quand on le voyait jouer.
Son coup d’œil, ses feintes, ses passes, ses tirs, tout était intelligent.
Aux entraînements, depuis toujours, il détestait courir: perte d’énergie inutile qu’il vaut mieux garder pour les matchs.
Comme George Best, Cruyff nous a laissé de nombreux aphorismes qui m’enchantent:
-"Avant de commettre une erreur, ne la commet pas".
-"Le football est une démocratie enfermée dans une dictature".
Pour Cruyff, le football c’est du plaisir. (Pour Best, aussi)
C’est ce qu’il répondait à ceux qui lui avait dit qu’en signant à Barcelone, il allait jouer dans le pays de Franco.
Il n’aura commis qu’une grande faute: avoir été suffisant lors de la finale de la Coupe du Monde 1974. Disputée en Allemagne, elle lui était promise mais les Allemands en finale ont su le museler grâce à Vogts. Ce jour-là, on n’a vu Cruyff au début du match car ensuite, il fut mis sous l’éteignoir.
Lisez ses Mémoires. Tous les passionnés de football ne peuvent pas s’en priver.
A la fin du livre, son fils Jordi nous dit que son père a voulu être incinéré à l’écart de la foule, même s’il a toujours aimé les gens, les supporters, les socios catalans.
Le football de Cruyff est bien plus présent en moi que celui d’innombrables fausses gloires actuelles.

Palmarès joueur:
3 Coupes d’Europe des Clubs Champions 1971, 1972 et 1973 avec Ajax Amsterdam
Coupe Intercontinentale 1972
Supercoupe d’Europe 1973
8 Championnats des Pays-Bas 1966, 1967, 1968, 1970, 1972, 1973, 1982 et 1983
5 Coupes des Pays-Bas 1967, 1970, 1971, 1972 et 1983
Champion des Pays-Bas 1984 avec Feyenoord Rotterdam
Coupe des Pays-Bas 1984
Champion d’Espagne 1974 avec Barcelone
Coupe d’Espagne 1978
3 Ballon d’or 1971, 1973 et 1974

Sélections avec les Pays-Bas:
48 sélections et 33 buts (1966-1977)

Palmarès entraîneur:
Coupe d’Europe des Vainqueurs de Coupes 1987 avec l’Ajax
Coupe d’Europe des Vainqueurs de Coupes 1987
Champion des Pays-Bas 1985
2 CoupeS des Pays-Bas 1986 et 1987
Coupe d’Europe des Clubs Champions 1992 avec le FC Barcelone
Coupe d’Europe des Vainqueurs de Coupes 1989
Coupe d’Europe des Vainqueurs de Coupes 1989
Supercoupe d’Europe 1992
4 Championnats d’Espagne 1991, 1992, 1993 et 1994
Coupe d’Espagne 1990
3 Supercoupes d’Espagne 1991, 1992 et 1994

-Mémoires, Johan Cruyff, David Walsh, traduit par Myriam Bouzid et Arlette Ounanian (Solar, 430 p., 18, 90 €)

14.12.16

EVENEMENT: Vincent Van Gogh. Le brouillard d’Arles, carnet retrouvé. Bogomila Welsh-Ovcharov (Seuil)

La peinture c’est l’école du regard. Apollinaire a dit qu’elle “organisait le chaos".
Dès que j’ai eu le livre entre les mains j’ai tout de suite vu qu’il ressemblait à son éditeur. Je veux dire par là que l’exigeant Bernard Comment a tout fait pour que cet album soit le plus proche possible de Vincent Van Gogh et c’est réussi. La présence de la toile sur la couverture rappelle celle sur le châssis des tableaux et surtout c’est simple et beau comme un Van Gogh. J’ai aussi vite compris que le visage sur la couverture était un autoportrait de Van Gogh. Au premier regard, je n’ai pas trouvé de ressemblance avec les autres autoportraits de l’artiste. Ici, il n’est pas torturé, pas sévère, pas triste, pas angoissé, pas angoissant. L’œil gauche est plus petit que le droit. Il était apparemment dans «un jour avec»… Cet autoportrait est de 1888, date de naissance de ma grand-mère paternelle. Ce n’est pas si loin. Cet autoportrait m’a fait dire : « Et si c’était un faux ? C’est possible car cet autoportrait m’a procuré un feeling que je n’ai jamais ressenti face à un autoportrait de Van Gogh». J’utilise beaucoup le mot autoportrait exprès pour souligner l’aspect obsédant de cette pratique. En revanche, le portrait de Gauguin ici présent ressemble aux autres que l’on connait déjà. Les portraits de Joseph-Michel Ginoux, eux, font penser à Louis-Ferdinand Céline.
J’ai pensé à cela alors que je venais d’entendre à la radio que le musée Van Gogh à Amsterdam conteste l’authenticité des 65 dessins retrouvés. Jalousie ? C’est évident puisque les responsables du musée se prononcent sans avoir vu le fameux livre de comptes. Voilà une désinvolture qui renvoie à de l’incompétence. Au lieu de se dire : «Chic ! Allons voir de près cette découverte ». Pour faire un faux, il faudrait tomber sur du vieux papier, de la vieille encre, laisser vieillir l’ensemble, etc… Le musée Van Gogh à Amsterdam accorde l’Imprimatur sur les vrais ou faux Van Gogh mais qui nous dit qu’un faux n’est pas sur leurs cimaises ? Eux sont des spécialistes mais moi j’ai la sensation non pas d’avoir connu Van Gogh mais de le connaître encore aujourd’hui. L’Art rapproche. Encore faut-il en connaître l’algèbre féérique.
Des spécialistes de Modigliani ont visité une exposition sans remarquer la présence d’une toile de leur peintre fétiche, époque “sans long cou". Le comportement du propriétaire des dessins de Van Gogh retrouvés augmente le mystère puisqu’il conserve l’anonymat au niveau du grand public. Cela renvoie au film d’Orson Welles qui nous dit à un moment : «Si vous prenez un vrai dessin que vous en faites une copie et que vous détruisez le vrai… le faux devient vrai ». Nous n’en sommes pas là mais pas très loin quand une dame conviée au lancement de l’album a dit: «Vrai ou faux ces dessins font l’objet d’un livre qui me donne du plaisir… » Bernard Comment est fils de peintre. C’est un homme de goût, de culture. Il aurait détecté la supercherie rien qu’en voyant le carnet de comptes, la patine, les griffes du temps, tout cela il l’a vu. Bernard Comment a été mis en présence avec cette découverte capitale le jour de la date d’anniversaire de son défunt père. Ce clin d’œil de l’au-delà ne peut pas s’inventer.
L’album, en fin de volume, analyse chaque dessin avec beaucoup d’attention. Tous les dessins sont très bien présentés, page par page, nous sommes en compagnie de l’excellente historienne de l’art, Bogomila Welsh-Ovcharov, qui nous sert de guide particulier. Il y a beaucoup de paysages, d’arbres avec le fameux coup de main qui donne vie aux traits qui ressemblent à des flammes. L’ensemble est japonisant. Le plus frappant dans ces dessins est bien sûr la dextérité du peintre, le virtuose ne fait pas dans le remords. C’est clair, limpide, tout est divinement architecturé.
Et dire que d’aucuns osent encore dire qu’il était «fou». C’était le contraire d’un fou. Ou alors fou car il n’entra jamais dans la combine du commun des mortels qui consiste à mettre en premier la tête de votre prochain sous le robinet. J’ai lu les lettres de Van Gogh et comme tous les grands peintres, il savait aussi très bien écrire. Dans une lettre, il raconte son combat pour trouver le jaune qu’il recherche. Quel combat ! Quelle bataille ! Fou ? Pour la bonne raison qu’il cherchait à dominer la nature pour bien la reproduire. Il entendait des voix parce que personne ne lui disait : « Vincent je t’aime …» Cela m’a toujours frappé comment est-ce possible que personne n’ait pu voir la qualité humaine du peintre quand on voit ce qu’il peignait. Je préfère la vie vue par Van Gogh que la vie par elle-même. J’exagère à peine, bien souvent oui. Il portait le prénom d’un frère mort avant lui. Il avait toujours l’impression de remplacer quelqu’un, d’être moins bien que l’original, et que sa famille aurait préféré le Vincent mort, et que s’il venait à mourir, tout le monde serait content.
Son humilité était si grande qu’il ne signait quasi jamais ses toiles, hormis parfois d’un modeste Vincent. Le contraire du commerçant Picasso dont le nom a fini sur une carrosserie, sans son accord –puisqu’il était mort : ses héritiers ont hérité de sa fibre commerciale, à défaut de son génie créatif. Quand la vie insupportait trop Van Gogh, celle des autres en fait, leur indifférence intolérable, on l’internait. Un destin comparable à Camille Claudel. Le 27 juillet 1890, il se tire une balle dans la poitrine, ratant le cœur. Après deux jours d’agonie, il meurt le 29 juillet au moment de la venue de son frère Théo, son double, la face non destructrice. Les rapports entre les deux frères n’étaient pas des plus simples. Parfois, Théo ne faisait pas tout pour vendre les tableaux de son frère qui avait le rôle du maudit.
Bernard Comment a tenu aussi à reproduire les 26 pages de comptes du carnet du Café de la gare d’Arles, dont les fac-similés nous (re) plongent dans l’ambiance de l’époque. Qu’il est doux de lire : « Remise des livres à Mr le Curé il n’a pu tout prendre il reviens demain ». La faute d’orthographe et l’absence de ponctuation remonte au 13 juin 1890. Ce brouillard des comptes est allègrement désuet. On se prend pour Champollion dès lors que l’on s’amuse à décrypter ce texte qui est désormais un document historique. Chaque dessin retrouvé est mis en perspective avec des travaux similaires et divers documents dont cartes postales et photographies. Voilà des preuves que nous ne sommes pas obligés de rechercher. Les dessins préfigurent d’habitude les toiles à venir. Dans le brouillard d’Arles, il s’agit d’esquisses. Van Gogh dessine ce qu’il a peint pour s’en souvenir.
J’ai fait subir à cet album, le test de Van Gogh, le suicidé de la société. M’est venu l’idée de me plonger dans le texte d’Antonin Artaud en guise de pierre de touche. Le Brouillard d’Arles c’est bien du Van Gogh. Prenons le tableau des corbeaux : « Qui a déjà vu comme dans cette toile la terre équivaloir la mer ». Il faut voir les toiles, les dessins de Van Gogh comme les voyait Artaud. Van Gogh n’était donc vraiment pas fou. Il aurait pu inventer l’art abstrait avec son imaginaire mais non, il est resté figuratif: le plus intéressant dans la vie c’est de se confronter au réel pour voir si l’on sait le voir, le dominer pour le restituer dans une transcendance.
Bernard Comment nous confie qu’il a eu besoin de reprendre ses esprits le jour où il vit pour la première fois le carnet de dessins de Van Gogh. Un choc pour ceux qui aiment la culture, l’art et les artistes. Ce n’est pas tous les jours qu’on déniche 65 inédits de Van Gogh ! Bernard Comment a mis son talent d’écrivain en veilleuse pour se consacrer 100 % à son travail d’éditeur. A son actif, il a dèjà trois grands temps forts de l’édition : des ouvrages jamais vus, jamais lus de et sur Marilyn Monroe, Lou Reed et Vincent van Gogh. Du lourd, du très lourd. Du lourd, en fait très léger. De la grâce face à la pesanteur ambiante. Tant que l’édition présente de tels livres nous sommes encore vivants et bien vivants. Et intelligents. Et sensibles. Et humains. Le brouillard d’Arles coûte 69 €. A défaut d’avoir «un» van Gogh, autant en avoir soixante-cinq. Pas besoin de prendre le train pour Arles. Voyageons sur place.

-Vincent van Gogh. Le brouillard d’Arles, carnet retrouvé. Bogomila Welsh-Ovcharov. Avant-propos de Ronald Pickvance, Seuil, 280 p., 69 €

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