Catégorie: LITS ET RATURES

21.08.19

Permalink 23:47:22, Catégories: LITS ET RATURES, GRAND MONSIEUR  

Le temps des orphelins, Laurent Sagalovitsch (Buchet/ Chastel)

Je ne sais pas si ce livre arrivera jusqu’à vous : lors des rentrées littéraires le PAF est sous le contrôle des éditeurs qui savent très bien comment agir : outre qu’ils ont recruté des journalistes pour qu’ils pratiquent le renvoi d’ascenseur, ils créent un scandale pour toucher les lecteurs qui pensent que Chamfort est un chanteur. On a déjà eu : mon père m’a dépucelée; puis un autre a enchaîné: j’ai été frappé par mon paternel. Cette fois, on a droit à : mes vieux me donnaient de la merde à manger. Encore l’amertume d’un échappé de bidet. On est très loin de Poil de Carotte (Jules Renard) ou de Vipère au poing (Hervé Bazin). Depuis Alexandre Vialatte, on sait, que pour la caisse enregistreuse, il vaut mieux être connu avant de publier. A l’opposé du tintamarre, de la putasserie, Laurent Sagalovitsch a écrit un roman, à l’ancienne, comme le faisait les vrais écrivains de jadis ou comme le fait encore une poignée d’auteurs authentiques. De nos jours, Marcel Proust serait obligé de «faire Ruquier», comme ils disent. A la fin de sa vie, Julien Gracq a dit qu’il n’était plus écrivain, pour bien se démarquer encore plus d’un milieu qui l’écœurait à force de manigancer des scandales orchestrés en coulisses. Les éditeurs veulent bien éditer Perros et Bove à condition de faire recette avec d’autres qui se mettent un gros nez rouge ou une plume là où vous pensez. Ces propos liminaires ne sont pas superflus : je partage l’avis de Tzara : en dehors des élans poétiques et du pamphlet, la littérature ne vaut rien. La «racaille moderne» - selon le mot de Baudelaire- occupe le terrain avec des livres gorgés de «je» purulent, des créations de l’idiot-visuel comme Neymar est une créature des réseaux sociaux. Le véritable écrivain c’est Laurent Sagalovitsch qui fait office de Bernardo Silva ou de Kevin De Bruyne (les sublimes chefs d’orchestre de Man City) égarés dans un monde de vedettes formatées.
Il est tout particulièrement salutaire que le livre de Laurent Sagalovitsch, sur et contre les ravages du nazisme, soit édité par un éditeur qui en 1993 édita Souvenirs de Maurice Bardèche- le beau-frère de Robert Brasillach- notoire négationniste. Une précision s’impose : l’actuelle direction n’est plus la même que celle qui édita le fasciste déclaré. Laurent Sagalovitsch nous donne un livre poignant de bout en bout, sans jamais élever la voix. Il a mis le curseur de son abomination sur le tempo humanisme. Il tient la distance avec beaucoup de délicatesse qui du coup devient l’arme fatale pour évoluer parmi l’abjection totale. Le temps des orphelins de Sagalovitsch rime avec Le temps des assassins de Rimbaud-Soupault-H. Miller. Dans ce roman, un rabbin venu des Etats-Unis, à la fin de la guerre, pour soulager ce qui peut l’être, tombe sur un «garçonnet» de «quatre ou cinq ans» quand il se confronte directement à l’horreur du camp d’Ohrdruf, en fait le hors-d’œuvre de l’abomination si l’on se réfère à Buchenwald. Une femme demande au rabbin de prendre l’enfant sous sa protection. L’abandonné n’a pas dit un mot et ne parlera jamais. L’enfer sur terre lui a coupé la parole. Peut-être n’a-t-il jamais parlé vu qu’il est né dans une période apocalyptique ? Toutes les scènes avec l’enfant sans prénom ni nom sont exceptionnelles d’intensité et de simplicité. Au cours de leur première rencontre, le rabbin réchauffe la petite main. En fait, on ne sait plus qui réconforte qui. Admirable séquence d’une beauté naturelle. Cet instant-là, on est face à la lumière du livre, exactement comme devant le lait dans le tableau de Vermeer, (La Laitière) ou le soleil sur la lame du couteau au cœur de L’Etranger de Camus. Le moment-clef d’une oeuvre. L’aiguille dans la botte de foin qui doit sauter aux yeux des lecteurs.
Quand il est obligé de quitter momentanément l’enfant, le rabbin lui confie la photo du sien qu’il n’a pas encore vu. A Buchenwald, le rabbin cherche sans succès les parents de celui dont on pressent qu’il est déjà orphelin. L’homme de foi, qui a choisi pour métier de ne pas haïr les hommes, se demande pourquoi a-t-on permis le massacre des hommes par des hommes ? La main tendue par l’enfant sauve bel et bien le rabbin. Cet enfant mutique est comme un oiseau sur un barbelé. Un oiseau qui ne chanterait plus à force d’avoir respiré l’odeur des fours crématoires qui circule dans toutes les pages du livre. A Buchenwald, dont les cheminées fument encore, le rabbin est fier d’être Juif mais il a plus l’impression d’être un «serviteur de Dieu» qu’un «soldat de Dieu». Sa foi ne plus être aveugle et tout accepter comme un apôtre téléguidé. Les parents de l’enfant ne seront pas retrouvés.
L’enfant court vers le rabbin quand son sauveur revient vers lui. Au risque d’attraper le typhus, le rabbin a tout tenté. Nous lecteurs sommes sous le charme du style de Laurent Sagalovitsch, totalement obsédé par la Shoah. Hitler hante ses jours et ses nuits. Dans Le temps des orphelins, Hitler et chimpanzé sont associés mais une telle comparaison est dégradante pour le singe. L’écrivain a fui la France pour le Canada en 2009 comme il aurait fui la France de Pétain pour sauver sa peau. Sa façon de résister. Vancouver, où il vit dans le souvenir de Malcom Lowry, apaise Sagalovistch qui est plus le petit garçon de son livre que le rabbin. A conserver à côté de Primo Levi, son nouveau livre semble écrit par Woody Allen qui serait plus influencé par Nuit et Brouillard d’Alain Resnais que par La vie est belle de Roberto Benigni. On ne rit jamais. La tendresse domine l’ensemble.

-Le temps des orphelins, Laurent Sagalovitsch. Buchet/ Chastel, 219 p., 16 €

16.08.19

La recluse. Le mystère Brigitte Bardot, Michel Goujon (Plon)

Brigitte Bardot parle de Marilyn Monroe. Un jour, elles ont été présentes dans une même pièce. Instant mythique. Brigitte Bardot a eu la force et l’intelligence de s’extirper des griffes de la gloire. Son équivalente américaine, elle, a été victime du vedettariat. Dans la condition féminine, B.B. est au-dessus de Simone de Beauvoir, car la comédienne ne portait pas de masques. En 2019, Brigitte Bardot est un monument vivant de la France. Il y a elle, puis tout de suite après, Delon et Belmondo. Brigitte Bardot est le plus beau synonyme de Liberté.

Ceux qui ne connaissent pas B.B. vont apprendre à la connaître dans le livre de Michel Goujon qui dresse le portrait qu’il convient : celui d’une icône mondiale. B.B est aussi célèbre que le général de Gaulle. Elle a un caractère bien trempé très apprécié par l’ancien président de la République- je parle de l’auteur de l’Appel du 18 juin 1940 bien sûr, pas d’un autre - qui l’avait invité à l’Elysée où il avait remarqué qu’elle était venue habillée en militaire ou tout comme. Les médias ont souvent présenté B.B. comme une ravissante idiote. Ils confondaient ce qu’elle avait joué à ses débuts avec la femme qu’elle était. Ensuite, la presse a opposé Brigitte Bardot à Jeanne Moreau. Grosso modo : l’intello contre la shampouineuse. Ils se sont mis le doigt dans l’œil. B.B. n’est pas moins intelligente que la comédienne qui joua avec Welles ou Buñuel. B.B. était la cible numéro 1. Les femmes voulaient lui ressembler, et celles qui ne pouvaient être dans la même catégorie la haïssaient de toutes leurs forces animées par une jalousie féroce. Les hommes ? Ils la voulaient pour maîtresse.
B.B. était le réceptacle de tous les fantasmes. On comprend que cela l’épuisait. Les producteurs misaient sur elle car elle remplissait les salles. La presse faisait des unes sur elle car elle faisait vendre. Après avoir atteint le sommet de la notoriété, elle s’est retirée du cinéma pour ne plus jamais y revenir. Une femme de parole. Elle entame ensuite son combat pour les animaux. Sur le tournage de son dernier film, elle sympathise avec quelqu’un qui a un mouton (ou une chèvre, je ne sais plus) et celui-ci : «A la fin du tournage, venez. On le (ou la) fait à la broche ! » Trop, c’est trop.
Brigitte Bardot a plus fait pour la condition féminine que Simone de Beauvoir. L’actrice ne portait pas de masques. Elle prouvait qu’elle n’était du tout un objet sexuel. On voyait bien qu’elle portait la culotte et envoyait balader son partenaire à la moindre entourloupe alors que l’écrivaine - comme ils disent- consommait de la chair fraiche féminine puis servait de rabatteuse auprès de son Jean-Sol Partre avant d’aller roucouler dans les bras de Nelson Algren. B.B dit qu’elle apprécie la …Marine Nationale ? On n’est pas obligé de partager tous ses avis qu’elle assume dans un pays où la langue de bois est la langue nationale. Des Sainte-Beuve discount la dézinguent dans des postures de bouffons. Il faut aussi rappeler que Beauvoir a travaillé à Radio-Vichy sous l’Occupation nazie. Pas de quoi se vanter, il est vrai.
Le parcours de B.B devrait faire réfléchir les candidats à la gloire qu’elle a refusée. Une manière de se sauver quand on voit la fin tragique de Marilyn Monroe et de tant d’autres. Grâce Kelly a dit bye-bye au cinéma mais elle est restée dans la lumière à Monaco sur le rocher princier. Garbo s’est sauvée aussi. Dietrich également. Avec B.B cela fait quatre recluses. Sauf que Bardot reste proche des gens : elle a mis dans la lumière le couturier Jean Bouquin et le guitariste Manitas de Plata. On dit qu’elle a rendu populaire Saint-Tropez. Erreur, l’Histoire désigne Colette. Dans les années 1920, l’écrivain - et non pas écrivaine- venait à Saint-Tropez en voiture avec Emmanuel Berl pour y faire sensation sur le port. C’est donc Colette qui a mis Saint-Tropez sur la carte de France. Colette et B.B se sont rencontrées. Le livre de Michel Goujon raconte et décrypte la scène. Et beaucoup d’autres. A lire pour apprendre, ou à lire pour le plaisir de revivre les Trente Glorieuses dont B.B est une figure de proue et sans doute LA figure de proue. C’est toute une époque : le soir de leur nuit de noces, B.B et Roger Vadim ont fait lit à part. Le papa de B.B a dit au jeune marié : le mariage a été prononcé mais il ne prend effet que le lendemain. Mazette !

-La recluse. Le mystère Brigitte Bardot, Michel Goujon. Plon, 430 p. , 21 €

15.08.19

Permalink 07:21:15, Catégories: FORZA ITALIA !, LITS ET RATURES, GRAND MONSIEUR  

Correspondance (1945-1959), Albert Camus & Nicola Chiaromonte (Gallimard)

Non, les enfants d’Albert Camus ne raclent pas les fonds de tiroir pour faire tourner la caisse enregistreuse. Tout ce qui parait de leur père post-mortem sert sa mémoire, même son courrier du cœur qui n’a rien à voir avec les lettres au style gnangnan de François Mitterrand avec la mère de sa fille. Moi qui pensait l’inspiratrice de la Pyramide du Louvre au-dessus de la mêlée médiatique, quelle déception de subir son côté Paul Géraldy dont le seul talent était d’être lecteur de Georges Navel. (Le pire est à venir : celles de celui-qui-nomma-un-escroc- ministre-de-l’intérieur destinées à la version féminine d’Assurancetourix, le barde inaudible). Camus est un écrivain, lui. Mitterand, non, même s’il reste un fin lettré à côté de ses successeurs élyséens qui courent les librairies comme les laides de nuit de la Madeleine cherchent des clients. Il ne faut pas confondre la serviette de jadis avec les torchons d’aujourd’hui. Mitterrand rêvait d’être un écrivain mais il a choisi le pouvoir. Un constat flagrant : cela en dit long sur notre époque quand on voit des politicards avec une chanteuse ou une actrice- même si on est très loin des authentiques personnalités de la dimension de Véronique Samson et de Gena Rowlands. Tout est dit. Revenons à Camus qui a consacré sa vie à la littérature : roman, essais, théâtre. Un talent considérable. Lui n’a pas écrit : Camus à Eurodisney, Camus en scooter, Camus sous la pluie pour faire franchouillard, Camus prend le TGV pour faire croire qu’il ne prend pas l’avion, Camus sort avec une actrice de sixième zone, Camus met des talonnettes… Lui s’est pressé le citron. A écrit comme on joue à la roulette russe.
Pour continuer sur la différence entre lui et les imposteurs, écoutez ça : en février 1947, Camus n’avait pas de table chez lui ! Oui, aucune table pour manger ou écrire. Rien de rien. Incroyable ! Il n’était vraiment pas bricoleur car il lui suffisait de trouver une vieille porte (ou des planches de chantier), puis de la poser sur des caisses en bois de bouteilles de vin, par exemple. Camus n’avait pas l’esprit débrouillard à la Boris Vian qui était aussi un manuel, comme Marcel Pagnol. Donc Camus n’avait pas de table : c’est dire son niveau de vie matérielle quand on songe à ceux qui vivent toute leur vie aux crochets de la République, retraite comprise, avec gardes du corps en plus.
Dans le nouveau livre de correspondance, des lettres de Camus disent son désarroi devant la «débâcle nerveuse spectaculaire» de sa femme Francine. Souffrait-elle des autres liens que Camus entretenait avec d’autres femmes ? Il n’a jamais abandonné sa femme, délaissé oui. Je pense à Philippe Soupault qui m’a dit : «Ré a pardonné, mais pas oublié»… Ré, sa troisième épouse, de son côté m’a dit : «Quand on est avec un poète, il faut le laisser totalement libre». Francine avait-elle autant de capacité à fermer les yeux que Ré ? Camus culpabilisait : il ne pouvait pas écrire quand sa femme souffrait. Dans une fiction à la télé, le scénariste fait dire à Francine : «Quoi tu vas écrire sur l’amour mais qu’est-ce que tu y connais en amour !» Après l’absurde, le suicide, la révolte, Camus voulait s’attaquer à l’amour. Catherine Camus, la fille du couple, a fini par laisser publier la correspondance Camus-Casarès car elle sait que cela ne détruit pas l’union Camus-Francine. D’autres lettres avec d’autres femmes dames dorment au fond de certains tiroirs. On n’est pas sûr de toutes les lire.
Celles envoyées à Nicola Chiromonte sont sur l’amitié, l’amourtié pourrait-on dire ? Les deux amis qui se connaissent depuis le début des années 1941 sont très attentifs l’un vis-à-vis de l’autre et Camus ne joue jamais au grand homme face au fan. On le sait depuis qu’on a connu ses liens avec Michel Vinaver, un autre de ses correspondants préférés avec Louis Guilloux. Dans sa correspondance avec l’Italien, Camus parle beaucoup de la situation politique, lui l’ancien communiste éphémère déçu par les tortures des soviétiques sanguinaires.
Camus était un solitaire solidaire pas que dans ses livres. Dans la vie, il a donné l’hospitalité à Chiromonte qui n’a jamais oublié la fraternité de l’auteur de L’Etranger. Il lui demandait des livres que Camus lui envoyait toujours dès qu’il le pouvait. Une très belle amitié avec la littérature en toile de fond. Apprendre qu’il n’avait pas de table reste l’information la plus importante du livre. A méditer, encore et encore.

-Correspondance (1945-1959), Albert Camus & Nicola Chiaromonte. Edition établie, présentée et annotée par Samantha Novello. Gallimard, 233 p., 22 €.

13.08.19

Permalink 05:44:40, Catégories: LITS ET RATURES, GRAND MONSIEUR, GRANDE DAME  

La Muraille de Chine, Christian Bobin (Les éditions Lettres Vives)

Christian Bobin au temps où il avait une moustache. Aujourd’hui, il l’a rasée alors qu’elle est redevenue à la mode. Ce n’est pas un écrivain rasoir, rassurez-vous. Bobin ne fuit pas le PAF, il fait simplement les émissions où l’on peut entendre la voix qu’il y a dans ses livres. C’est la catharsis du monde de l’édition qui fait tapis rouge à des imposteurs de la République qui après avoir berné les lecteurs dans les isoloirs, les bernent dans les librairies, et sans vaseline en plus. Pour riposter, j’aurai pu titrer: Bobin des Bois.

Au début des années 1990, j’ai demandé à Christian Bobin s’il comptait encore publier aux Lettres Vives alors qu’il publiait aussi chez Gallimard. Il m’avait assuré qu’il ne voyait pas pourquoi abandonner un éditeur qui avait édité son sixième livre en 1986 (Le Huitième Jour de la semaine). Trente-trois ans plus tard, il honore sa fidélité envers les Lettres Vives avec La Muraille de Chine, dans la collection dirigée par Claire Tiévant, cofondatrice des Lettres Vives en 1981 avec Michel Camus (1929-2003) qui serait enchanté par cette constance. Je me revois chez Michel Camus, dans son agréable appartement au parquet grinçant, face à face avec Pierre Bettencourt que j’interviewais. Michel Camus demanda au peintre-écrivain si tout se passait bien. Bettencourt tout heureux se mit à crier à mon sujet : «Fabuleux ! Ce n’est pas un journaliste !» Un sacré bon compliment : cela voulait dire que j’avais lu tous ses livres, et que je ne posais pas des questions débiles. Je me revois aussi avec Christian Bobin, chez Gallimard, pour une interview dans une pièce sans fenêtre qui donnait un aspect interrogatoire de police. On en était loin, mais ces conditions favorisaient le tête-tête, la concentration. Peut-être ne faudrait-il voir quelqu’un qu’une seule fois, pour se souvenir de tout ?
Si vous voulez partager un moment avec un véritable écrivain, procurez-vous La Muraille de Chine. Cette muraille n’est autre que le langage. Bobin est un écrivain qui se bat avec le langage pour trouver le bon mot au bon moment.
Ce livre s’inscrit à la suite de ceux de son œuvre qui tournent autour de la littérature au sens strict du terme. C’est quoi ? Elle sert à quoi ? Comment dire ce qu’on ne sait pas encore ce que l’on va dire ? Ainsi de suite. La magie littéraire est partout, dans le dit et le non-dit. Il ne faut pas avoir peur de ce genre de livre qui est un vrai cadeau pour le lecteur qui s’y retrouve car bien sûr quand un écrivain parle de lui, il parle de nous. Ce livre devrait être en tête car les trois C de Bobin (cerveau, cœur, corps) cherchent à atteindre une sérénité partagée avec autrui, son semblable, donc le lecteur.
Il ne publie que l’eau de roche de sa poésie. Tout coule de source. Nulle trace de besogne. Il est même au-delà de l’aphorisme qui cherche trop à synthétiser. Bobin accumule les instants de grâce comme le chercheur de cèpes déposent sa récolte sur une table. Pas de forfanterie. Simplement un partage. Des esprits intoxiqués par le parisianisme se moquent de lui parce qu’il n’a pas besoin d’arpenter les couloirs de France Télévisions ou ceux de Radio France pour exister. Bobin n’a jamais fait le trottoir du PAF. Un soir, Daniel Pennac a profité de sa notoriété pour la mettre au profit de Christian Bobin: l’effet de sympathie a fait boule de neige. Parfait ! En définitive, mieux vaut avoir une audience que le grand public comme on dit. On ne juge personne sur la quantité.
Page 10 : «Ecrire à la main devient tellement rare que cela prend le poids d’une prière».
Page 11 : «Je n’ai aucun âge».
Page 12 : «Regarde les fleurs».
Page 20 : «J’aurais voulu vivre et écrire comme un nuage».
Vous prenez une pincée de Thoreau, un zeste de Lucrèce, avec un trait de Pessoa mélangé a un peu de sirop de Giono et vous avez du Bobin bien frappé.
Le 18 septembre 2019 sera disponible un cahier de l’Herne consacré à Christian Bobin, sous la direction de Claire Tiévant et Lydie Dattas, dans lequel je figure par le biais d’un article (Saint Bobin, priez pour nous) publié dans Globe-Hebdo, il y a un quart de siècle. Il reparait tel quel. Sans changer une virgule. Je reste lecteur de Bobin. Pas besoin de le voir. Il met le meilleur de lui dans ses textes, la plus belle des politesses. Il pourrait être romancier mais il préfère le récit pour y déposer sa confrontation permanente avec les mots. Il compose des Notre Frère.
Les lecteurs de Bobin sont sans doute les meilleurs de France. Je dis cela en hommage à Marguerite Duras et à Zouc. Un soir, mon ami Zouc me place à côté de l’écrivain pour me faire plaisir. Zouc rodait son spectacle à Levallois-Perret, rien qu’un soir. Pas une seule affiche placardée dans la ville. C’était complet ! Nous étions dans les années 1980. Duras m’a dit : «Zouc a le meilleur public de France». C’était vrai. Elle a écrit ensuite un article en une du Monde. Le public de Brassens, Brel, Devos. Ce public orphelin est désormais sous la fenêtre de Bobin comme jadis les lecteurs de Victor Hugo venaient fêter l’anniversaire de leur écrivain préféré. On attend qu’il ouvre les persiennes. Pour apercevoir sa lumière. La nôtre, qu’on n’arrive plus à voir. Trop occupé par le superflu.

-La Muraille de Chine, Christian Bobin. Les éditions Lettres Vives/ Collection entre 4 yeux, 60 p., 13 €.

12.08.19

Permalink 06:02:10, Catégories: LITS ET RATURES, GRAND MONSIEUR  

Dictionnaire amoureux de Joseph Kessel, Olivier Weber (Plon)

La voix de Kessel, son style dans sa veine journalistique.

Un bon gros pavé.
L’un des plus épais volumes de la collection.
Disons 300 entrées à première vue.
C’est trop.
Disons, un livre pour un étudiant qui voudrait en savoir plus, ignorant tout de Jef. Un livre grand public, sauf que le grand public préfère les émissions débiles de la télé et donc n’ouvrira jamais ce livre.
Loin de l’élitisme, Kessel impose la simplicité, la ligne directe.
Pour ceux qui le connaissent déjà, ils retrouveront l’essentiel et le superflu.
Kessel (1898-1979) était un homme sur lequel on pouvait compter, pas un lâche comme les Lettres françaises en regorge surtout sous l’Occupation nazie. Ce n’est pas lui qui aurait vendu son âme pour avoir un poste sous Vichy quand régnaient les pires patriotes.
Aviateur pendant la Première Guerre mondiale, Résistant pendant la Seconde, il rejoint le général de Gaulle qui lui demande d’écrire un hymne et cela donnera Le chant des Partisans écrit avec son neveu Maurice Druon.
Grand reporter, parcourant le monde pour dire ce qu’il a vu, il est une icône du journalisme d’avant la télévision. Il a trempé sa plume dans la plaie, selon le souhait d’Albert Londres. Il regarde et ne montre jamais.
L’écrivain ? Une suite de grands livres:
L’Equipage (1923), Belle de Jour (1928), les Cœurs purs (1934), L’Armée des ombres (1943), Le Lion (1958), Les Cavaliers (1967), entre autres. Qui peut aligner autant de grands livres ?
Il a aussi œuvré pour le cinéma, toujours avec talent.
Kessel reste un phare aux milieux des minables de sa génération.
Il est devenu académicien, en 1962, par esprit de vengeance: sous Pétain, ce n’était qu’un mauvais français parce qu’il était Juif; sous de Gaulle, la France lui ouvre grand les bras.
Le Russe né en Argentine avait le culte de l’amitié que l’on peut retrouver dans son livre sur Mermoz (1939).
Trop porté sur la boisson - sa femme aussi- il a donné son témoignage dans Les alcooliques anonymes 1960.
Louis Nucéra le considérait comme son père spirituel.
La mort de Kessel fut l’un des clous du cercueil de Louis Nucéra, “un cœur pur” comme l’appelait Jef.

-Dictionnaire amoureux de Joseph Kessel, Olivier Weber. Plon, 1075 p., 28 €

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