Catégorie: LITS ET RATURES

28.02.17

Permalien 12:07:42, Catégories: LITS ET RATURES, GRAND MONSIEUR, VAN GOGH FOR EVER  

Le monde pleure Jirō Taniguchi (1947-2017)

Le ciel, les oiseaux, les fleurs, les arbres et les vagues sont tristes. Jirō Taniguchi n’est plus là pour dialoguer avec eux.
Nous venons de perdre un Hergé, bis. Un Hergé japonais.
Il est mort le 11 février mais je ne l’apprends que maintenant. Je lui ai donné 27 jours de plus.
En 1995, je tombe sur L’Homme qui marche un manga de Jirō Taniguchi, publié en septembre 1995 aux éditions Casterman.
J’ouvre le livre, un petit album. Et coup de foudre total.
Je vois la ville, la vie comme lui.
J’achète deux albums: un pour moi, un autre pour Peter Handke.
Cet homme qui marche, c’est Jirō Taniguchi, c’est Peter Handke, c’est Alberto Giacometti, c’est moi.
Jirō Taniguchi est très proche de Peter Handke: des hommes qui marchent, qui regardent, qui voient.
Jirō Taniguchi c’est digne d’Ozu. Le cinéaste et le dessinateur voient avec les mêmes yeux: science de l’espace, les lignes, la géométrie comme chez Cézanne.
Je ne suis pas grand lecteur de BD, encore moins de manga.
Cependant, le trait de Jirō Taniguchi me parle.
Jirō Taniguchi a passé sa vie à se promener et à dessiner. Il faisait tout à la main, avec du papier calque, des ciseaux, sans ordinateur.
C’était un monstre de travail, et cela ne se sent jamais dans ses dessins.
Comment a-t-il fait pour dessiner autant ?
Nous venons de perdre un immense artiste, un immense vivant.
Il n’avait pas 70 ans.
Il fut étonné de plaire autant aux Français.
Jirō Taniguchi nous a légué une œuvre considérable centrée sur la ville, la famille. L’amour partout. La nature coincée dans le béton. Des petits rien qui disent, comme chez Tati.
De l’émotion pure qui nait de l’image. Pas bavard. De la spiritualité hors du temps.
Le Japon nous a donné de grands peintres, cinéastes, acteurs, cuisiniers.
Jirō Taniguchi est mort à presque 70 ans mais il a vécu si intensément qu’il a vécu dix mille vies. Il était ceux qu’ils croisaient, il devenait ce qu’il voyait.
Sa voix ressemble à son dessin: une douceur illimitée.
Jirō Taniguchi ne vit plus, mais il n’est pas mort.
Je ne l’ai jamais vu, donc il existe toujours.
Il n’est pas plus mort que le peintre Hokusai, les cinéastes A. Kurosawa, Mizoguchi et l’écrivain Tanizaki.
Chez eux, tout est authentique, sonne juste.
Ils transcendaient le réel.
Se souvenaient du meilleur. Le faisaient revivre dans une œuvre.
Emouvaient parce qu’ils avaient été émus.
Les grands artistes disent ce qu’on a de meilleur en nous et surtout ils savent le dire.
Avec un langage neuf qui contient tous les anciens car la géométrie des sentiments est la même tout le temps.

Œuvres à se procurer:
L’Homme qui marche, 1990-1991 (Castermann, 1995).
Le Journal de mon père, 1994 (Casterman, 1999-2000, 3 vol., puis 2004, 1 vol.)
Le Gourmet solitaire, (1994-1996 (Casterman, 2005), scénario de Masayuki Kusumi.
Quartier lointain, 1998 (Casterman, 2002-2003, 2 vol.), 2 volumes.
Le Promeneur, 2003-2005 (Casterman, 2008), scénario de Masayuki Kusumi.
La Montagne magique, 2005 (Casterman, 2007).
Les Gardiens du Louvre, 2014 (Louvre éditions/Futuropolis)
Rêveries d’un gourmet solitaire, 2014 (Casterman, 2016).

27.02.17

Permalien 00:03:20, Catégories: LITS ET RATURES  

Le Journal intégral (1951-1986) de Matthieu Galey (Bouquins/Robert Laffont)

Journal intégral comme nu intégral ? On n’en est pas loin, en tout cas dans ce qu’il nous donne la transparence est là.
Matthieu Galey (1934-1986) n’a pas fait d’œuvre ou plutôt son œuvre est d’avoir parlé de celles des autres. Il a chroniqué la vie littéraire et théâtrale de son temps. A sa mort, les éditions Grasset ont publié son journal qu’il a tenu dans le sillage de ceux de Renard et Léautaud. Il existe pire comme références. Le journal de Galey n’a pas la densité de ceux de ses aînés mais il savait être méchant comme eux à bon escient ! D’ailleurs la direction littéraire de chez Grasset avait tellement eu la possibilité de mesurer sa science du dézingage qu’elle avait amputé le journal de tout ce qui pouvait nuire aux pontes des éditions Grasset. Le plus puissant d’entre eux ayant disparu à son tour, le Journal reparaît en 2017 dans sa globalité avec les passages jadis mis à la poubelle.
Toute la vie littéraire est passée à la moulinette par Matthieu Galey. Enfin presque: je connais une histoire sur lui que je préfère ne pas raconter. Attention, rien de grave. Cependant, je la garde pour moi. Je la tiens d’un ancien cycliste devenu porteur de service de presse à domicile.
Matthieu Galey savait tenir sa plume qu’il conduisait comme une voiture. Parfois vite, toujours contrôlée et quelques fois au bord des précipices sans jamais tomber.
Il avait la dent dure mais jamais pour se faire plaisir. Il voit les gendelettres comme de précieux ridicules.
C’est un portraitiste de haut parage. En peu de mots, il fait voir Jean d’Ormesson sous son vrai jour. Tous ses portraits d’écrivains sont d’une grande justesse. Un vrai peintre avec des mots. Il n’y a rien de trop. Il savait s’arrêter là où il faut. Il en dit plus sans le dire, c’est la marque des écrivains, des vrais écrivains.
Il a eu raison de d’écrire un bon journal plutôt que vingt mauvais romans.
Le 23 octobre 1965, il note: “Le Pen pour que ça marche, il lui faudrait ma gueule et nos couilles à tous les deux". Qui dit ça ? Alain Delon au policier Roger Borniche qui a aujourd’hui 97 ans, puisque je vois qu’il est né en 1919 !
14 février 1953, il note :"Le coup de génie de Beckett c’est d’avoir donné un patronyme à l’infini, à l’espérance, la certitude, le désir, la terreur, l’éternité, enfin la vie, l’absolue, le mythe…” Tout cela est bien dit à propos d’ En attendant Godot… J’y ajoute, la mort. En attendant Godot= En attendant la mort.
Mathhieu apprécie Aragon, Mauriac, Morand mais pas Troyat, Maurois et Genevoix. Chacun ses goûts. Genevoix c’est exceptionnel sur la 14-18.
Malade, incurable, le diariste choisit le marbre de sa tombe.
11 février 1958: “Ecrire âmitié pour y retrouvez l’âme et vânité, pour y débusquer l’âne…” Seul un écrivain peut trouver ce genre de féérie littéraire.

-Le Journal intégral (1951-1986) de Matthieu Galey. Bouquins/Robert Laffont, 1248 p., 30 €

20.02.17

Monsieur Bean, le nouveau Maigret de la BBC

Le dimanche sur France 3, 20 h 55
Les enquêtes du commissaire Maigret, d’après l’œuvre de Georges Simenon
1. Maigret tend un piège
2. Maigret et son mort
3. Maigret et la nuit du Carrefour
4. Maigret au « Picratt’s »
Pays d’origine : Royaume-Uni

Rowan Atkinson, alias Mr. Bean, incarne une nouvelle interprétation du célèbre commissaire à la pipe créé par Georges Simenon dans une série de téléfilms britanniques. Pour l’instant quatre ont été tournés et diffusés. Rowan Atkinson joue tout en intériorité. Il n’exprime ses sentiments par ses yeux exclusivement, comme Clint Eastwood. Ceux qui surjouent sont insupportables. Voilà une très belle production. Maigret tend un piège- à l’antenne le 19 février 2017- se déroule à Montmartre dans le Paris des années 1950. Tout ressemble à Montmartre et rien ne ressemble à Montmartre. Je ne reconnaissais rien et tout était pourtant impeccable. Dans l’impossibilité de tourner à Montmartre, la réalisation s’est transportée en Hongrie, à Budapest. Très bon choix. Cela donne envie d’y aller fissa !
La reconstitution est une vraiment merveilleuse avec les costumes, les voitures, le mobilier. On s’y croirait. Simenon n’est pas trahi. Son univers était d’une noirceur absolue. Cependant, il n’insiste sur rien. C’est le plus grand romancier populaire français du XXe. Sa prose est somptueuse. Il ne bâclait rien, n’allait jamais à la ligne pour rien. Ce n’est pas un simple auteur de polars. Il y des strates sur la société, différents niveaux de lectures, pour tou public, comme le faisaient Shakespeare et Molière. Dans un autre genre, il est aussi puissant que Marcel Proust.
La femme de Maigret est présente sans insistance dans la série.
Là aussi c’est bien vu. Georges Simenon était un cavaleur de première bourre mais Jules Maigret lui ne trompait pas sa femme.

18.02.17

Jacques Brel a disparu mais il n'est pas mort

Ci-dessus entretien Jacques Brel avec Henri Lemaire à Knokke en 1971
Réalisation par Marc Lobet

A voir sur France 3: Jacques Brel, fou de vivre. Documentaire de Philippe Kohly:

http://pluzz.francetv.fr/videos/jacques_brel_fou_de_vivre_,153337761.html

Dans cette émission, il y a des extraits de l’interview ci-dessus.
Le documentaire ne rappelle pas le mot de Brel: “Sans Trenet, nous serions tous des expert-comptables.” Ni que Brel enfant mis l’empreinte d’une patte de son chat à la case “signature des parents". A part ça, tout y est. Notamment: “Quand on n’a (plus) rien à dire, il faut se taire". Il a arrêté la scène aussi parce qu’il ne voulait pas réécrire en moins bien tout ce qu’il avait déjà dit. Brel n’était pas un produit qui épousait les modes pour durer comme tant de promoteurs de spectacles. Le public est parfois dupe et se laisse piéger par des moins que rien qui ne sont que de pitoyables faiseurs dont je débusque le mensonge professionnel au fond de leurs pitoyables rétines.
Le documentaire est bien sûr à regarder sans hésitation.
On y voit l’un des maîtres de la chanson avec Brassens, Trenet, Ferré, Ferrat, Aznavour et Barbara.
Brel est mort jeune mais il a vécu une vie si intense que cela revient à avoir été centenaire.
Il a laisse une grande partie de sa vie sur scène.
C’est le plus grand interprète de la chanson française du XXe siècle.
Il vivait intensément ce qu’il disait, de la tête aux pieds. Les mots, les émotions, sa rage, sa violence, sa douceur, tout traversait son cœur, son cerveau.
Il a mis ses tripes sur scène pendant quinze ans.
Avant, il était dans une concentration optimale. Un tract qui le faisait vomir.
Il entrait en scène en courant.
Il donnait tout sans aucun rappel. Il ne revenait jamais. Miles Davis agissait de la même façon.
J’ai entendu Coluche dire: “Dans un théâtre, la personne la plus importante et celui qui ouvre et ferme le rideau". Cela voulait dire qu’il fallait battre le rappel pour chauffer la salle.
Brel ne mangeait pas de ce pain-là.
Après ses textes, il ne prenait la parole que pour donner le nom de ses musiciens. (Il n’est revenu devant le public après le rideau tiré que le soir de sa dernière à l’Olympia pour dire: “Ce fut quinze ans d’amour".)
Après avoir mis la vie et la mort sur les planches, il ne pouvait pas aller dormir.
Il allait manger avec ses amis.
La trilogie: tabac, alcool, fille. Il fumait 4 paquets de cigarettes par jour. 80 clous de cercueil comme disait Humprey Bogart.
En Belgique, il y avait sa femme et leurs trois enfants, trois filles. Sa femme acceptait son mari comme il était pour ne pas qu’il lui dise à cinquante ans: “J’ai raté ma vie". Il vaut mieux être mariée à Brel qu’on ne voit jamais qu’à un imbécile qu’on voit tous les jours. Brel polygame, non ? Brel, poète. Il n’y a rien d’autre à dire. On n’enferme pas un oiseau, à moins d’être un sadique.
Sa fille France, avec laquelle il avait un rapport très fort a dit (je cite de mémoire): “Je n’ai pas eu de père. Mon père appartient à tout le monde". C’est vrai. Ainsi quand on voit Brel sur l’écran ou qu’on l’écoute, l’entende, on se dit: “On n’est pas seul, on n’est plus seul". Il y a Brel. Seuls les grands humanistes sont perceptibles.
Je me souviens que ma mère m’a dit quand j’avais 15 ans: “Jacques Brel a interdit à ses filles qu’elles viennent le voir sur scène". Oui, il ne voulait pas que ses filles le voit se mettre aussi “minable", aussi “chiffon". Brel ne trichait pas: quand il disait “je t’aime” ça se voyait, et quand il disait “tu pars ?” ça ce voyait aussi.
Jacques Brel a écrit, a chanté, a joué, a réalisé, a navigué, a piloté des avions.
Jacques Brel fut un vrai vivant.
Jacques Brel n’est pas mort.
Il était encombré par son corps en bonne santé, disait-il.
Ce corps n’est plus là. Son esprit, oui.
Pour qu’il meure il faut que je meure. Je suis un cimetière ambulant.

08.02.17

Permalien 10:54:43, Catégories: LITS ET RATURES, GRAND MONSIEUR  

Les cinq livres des faits et dits de Gargantua et Pantagruel (Gallimard)

On parle et on cite souvent Rabelais, c’est déjà un exploit quand on songe qu’il est mort en 1553. Pour son décès, on en est sûr. Par contre, on n’est pas certain de sa date de naissance que l’on s’accorde à situer vers 1483. L’écrivain a donc vécu 70 ans, ce qui est beaucoup pour son époque, où chaque bébé devait vraiment naître costaud pour survivre. Donc on parle et on cite souvent Rabelais mais qui le lit ou l’a lu ? Bonne occasion à saisir. Merci aux éditions Gallimard. 32 €, voilà un bel investissement pour un chef d’œuvre de la littérature mondiale. Le livre comporte aussi 263 images sur l’iconographie rabelaisienne. L’édition bilingue est vraiment un régal car elle permet de comparer la parole de Rabelais au français actuel. Exemple : «Un des escuyers chopant et boytant contrefaisoit le bon et noble seigneur…» devient «Un des écuyers trébuchant et boitant imitait le seigneur…» Ou plus significatif : «De mode qu’en grande braveté» = «De façon qu’il se vante….» Rabelais ne se résume pas, c’est un torrent de mots, une cascade d’expression, un athlète du verbe, un enseignant du désapprendre, un poète naturel, un surréaliste avant l’heure, un assoiffé d’émotion, une liqueur du vocabulaire, un espion de la connerie humaine, un illusionniste sans trucage, un amoureux de la vie, un ennemi des menteurs, un ami du XVIe siècle qui traverse les siècles. Un prêtre de la libre parole. Outre ses immenses qualités d’écrivain c’était un médecin. Il connaissait l’homme, par l’esprit et par le corps. Le patrimoine littéraire de la France est une bienfait pour l’humanité.

-Les cinq livres des faits et dits de Gargantua et Pantagruel. Edition intégrale bilingue. Sous la direction de Marie-Madelaine Fragonard avec la collaboration de Mathilde Bernard et Nancy Oddo. Adaptation de l’ancien français par Marie-Madelaine Fragonard. (Quarto. Gallimard, 1657 p., 32 €)

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