Catégorie: LITS ET RATURES

11.04.17

Le 11 avril 1977 disparaissait Jacques Prévert, mais pas pour moi

Prévert, un homme de paroles, lit son texte en hommage à Desnos. En ce temps-là, seuls les vrais écrivains écrivaient. L’année 2017 est celle des 40 ans de la mort du poète qui fut défendu par Henri Michaux. Le monde des lettres peut-être fraternel.


«Dépêchons-nous de manger sur l’herbe avant que l’herbe ne mange sur nous». Tout Jacques Prévert (1900-1977) est dans cette lucide sentence. Son univers contient, en même proportion, de la mélancolie et de l’humour. A y regarder de près, mieux vaut vivre que de ne jamais avoir vu le jour. Dans ces moments d’intense spleen, souvent avec un coup dans l’aile, Jacques Prévert grimpait sur la rambarde d’un balcon pour jouer au funambule, histoire de voir s’il parvenait toujours à rester en équilibre au-dessus du vide. Parfois cela lui jouait de sales tours. Le 12 octobre 1948, dans un studio radio des Champs-Elysées, l’équilibriste tomba d’une porte-fenêtre sans garde-fou, ni garde poète. S’appuyant trop contre la vitre, il chuta cinq mètres plus bas, sur le trottoir où on le ramassa à la petite cuiller. Transporté d’urgence, à l’hôpital Marmottan, il resta entre la vie et la mort, pendant dix jours. Au terme de son coma, il demanda à son frère Pierre : «Suis-je tombé du 1er dans le VIIIe et du 8e dans le 1er arrondissement ? » Un pareil réveil garantissait un impeccable état d’un cerveau qui fit rêver la France avant, pendant et après l’Occupation nazie.
Son association avec Marcel Carné a donné plusieurs chefs-d’œuvre dont «Drôle de drame (1937), «Le jour se lèvre» (1939) , «Les Visiteurs du soir» (1942) et «Les Enfants du paradis» (1945). Le cinéaste tomba sous le charme du style Prévert lorsqu’il entendit: «Soldats de Fontenoy vous n’êtes pas tombés dans l’œil d’un sourd». Quand il s’inspirait de l’œuvre d’un autre, par exemple du «Quai des Brumes» (1927), adapté à l’écran en 1938, Prévert s’exprimait toujours avec brio. Mac Orlan constata avec enthousiasme que son roman fut transposé du Lapin Agile au port du Havre sans rien perdre de la magie qu’il avait déposé dans sa prose.
«Prévert a prouvé que la poésie pouvait se vendre», m’a dit Philippe Soupault à propos de «Paroles » (1946), triomphe de librairie. Auteur de plusieurs plaquettes de poèmes, le cofondateur du surréalisme, avec André Breton, n’était pas jaloux du succès d’un confrère qui jouait toujours cartes sur table. Un éternel mégot à la commissure des lèvres, Prévert incarnait l’excellence de l’esprit français qui nous enchante, de Jules Renard à Sacha Guitry, de Pierre Dac à Michel Audiard, d’Antoine Blondin à Alphonse Boudard. Jean Gabin héritait de dialogues sur mesure qui sont entrés dans le patrimoine culturel, ainsi «T’as de beaux yeux, tu sais». C’est simple, efficace. Seul Louis Jouvet faisait la fine bouche parce qu’il préférait la plume d’Henry Jeanson. Le cinéma de ces grandes heures ne manquait pas de talent. Jacques Prévert, né le 4 février 1900 à Neuilly-sur-Seine, est l’incarnation de Paris qu’il arpentait en long en large, parfois avec le photographe Robert Doisneau qui se régalait à l’immortaliser. Quand il ne trimballait pas sa carcasse dans les rues, à la recherche des fantômes de sa jeunesse, Prévert s’amusait à faire des collages chez lui, cité Véron. Avec pour décor les ailes du Moulin Rouge, il partageait une vaste terrasse avec l’appartement de Boris Vian, son prestigieux voisin qu’il aimait tant. Les amis y organisèrent une célébrissime réunion de Pataphysiciens qui trituraient et magnifiaient la langue française. Les écrivains ludiques sont mille fois plus intéressants que les auteurs barbants qui se prennent au sérieux.
Si Paris aimantait Jacques Prévert, le poète n’en aimait pas moins le calme du Cotentin où il s’installa à Omonville-la-Petite, dans une maisonnette avec un charmant minuscule jardin garni de rhubarbes et de tournesols, ses fleurs fétiches. «Des couleurs à bouleversés les peintres. Des plages à perte de vue, et la mer qui claque sur les rochers», disait-il, espérant que ce paysage console sa fille des tourments qui l’habitaient. Ayant découvert les lieux dans les années 1920, au temps du groupe Octobre, Prévert aimait s’allonger dans l’environnement de fougères et penser à ses copains, entre autres à André Verdet qui ne voulait pas quitter Saint-Paul-de-Vence, un autre pôle de la galaxie Prévert.
Indémodable, le poète avait un temps d’avance sur tout: il adorait se tirer le portait dans des photomatons, l’ancêtre des selfies. Le réalisme poétique de Prévert n’est pas resté lettre morte : à ce jour, 472 établissements scolaires portent son joli nom. Et ce n’est pas lui qui demandait à voir fleurir des Lycées Prévert, à l’écart des mendiants de la gloire. 6,3 millions de ses livres ont été vendus, par Gallimard. Rien ne fut facile : Jean Paulhan passa à côté de Prévert comme Gide rata Proust. Il a fallu l’appui de Michaux pour imposer Prévert chez Gallimard. Touché par cette défense inattendue, Prévert aimait dire qu’il n’écrivait plus que pour faire plaisir à Henri Michaux qui l’éloignait du rebord des balcons.

-Paris Prévert, Danièle Gasiglia-Laster, Gallimard, 256 p., 39 €
-Collages, préface de Philippe Soupault, textes d’André Pozner, Gallimard, 272 p., 39 €
-Jacques Prévert, inventaire d’une vie, Bernard Chardère, Découvertes/ Gallimard, 128 p., 15 €
-Paroles, Jacques Prévert, Folio, 288 p., 9,70 €
-Contes pour enfants sages, J. Prévert. Illustrations de Laurent Moreau, Gallimard-Jeunesse, 40 p., 14,50 €
-Embrasse-moi, J. Prévert. Illustrations de Ronan Badel, Gallimard-Jeunesse, 45 p., 14,90 €
- L’opéra de la lune, J. Prévert. Images : Jacqueline Duhême. Musique : Christiane Verger. Gallimard-Jeunesse, 48 p., 11,90 €

05.04.17

Mme Sullerot est morte cinq jours avant la parution de son dernier livre

Madame Sullerot est morte à quatre-vingt-douze ans, victime du cancer, vendredi 31 mars 2017. La fondatrice du Planning familial venait de corriger les épreuves d’un livre d’entretiens avec moi.

Évelyne Sullerot, née le 10 octobre 1924 à Montrouge, était de la génération de mes parents. Pas besoin d’insister pour vous dire ce que je ressens. La France vient de perdre l’une de ses plus grandes filles du XXe siècle. Je suis allé la voir pour lui dire que je voulais faire une livre avec elle et avec personne d’autre. Elle a accepté et nous avons remonté ensemble tout le fleuve de sa vie. Elle était contente mais ce fut douloureux pour elle. Je revois ses larmes quand elle évoquait sa maman. Peu à peu, cela lui a permis de revivre sa vie. Evelyne Sullerot était fantastique, aussi fantastique que ses parents. Pendant les six premiers mois de 2016, je suis allé régulièrement l’interroger, sur son enfance, sa famille, son travail. Elle n’a pas voulu que j’écrive un seul mot sur sa vie privée, ennemie de la médiatisation imbécile. J’ai décrypté ensuite les entretiens et le lui ai apporté la copie. Elle a tout relu et corrigé d’une main de fer jusqu’en décembre 2016. Maintenant le livre et là. Elle m’a dit que j’avais bien travaillé. J’ai du mal à réaliser que je ne pourrai plus aller chez, frapper à sa porte le jour convenu. On parlait. Je l’écoutais. Après j’allais faire chauffer l’eau du thé. Elle m’attendait dans le salon, sous le lustre “comme dans les tableaux de Vermeer”, avec de la brioche et de la confiture aux fruits rouges. Il y avait des journaux, des livres, des aiguilles à tricoter et les photos de sa famille.
Madame Sullerot est morte à quatre-vingt-douze ans, victime du cancer, vendredi 31 mars 2017. La fondatrice du Planning familial venait de corriger les épreuves d’un livre d’entretiens avec moi. Évelyne Sullerot, née le 10 octobre 1924 à Montrouge, était de la génération de mes parents. Pas besoin d’insister pour vous dire ce que je ressens. La France vient de perdre l’une de ses plus grandes filles du XXe siècle. Je suis allé la voir pour lui dire que je voulais faire une livre avec elle et avec personne d’autre. Elle a accepté et nous avons remonté ensemble tout le fleuve de sa vie. Ce fut douloureux pour elle. Je revois ses larmes quand elle évoquait sa maman. Evelyne Sullerot était fantastique, aussi fantastique que ses parents. Pendant tout 2016, je suis allé l’interroger, sur son enfance, sa famille, son travail. Elle n’a pas voulu que j’écrive un seul mot sur sa vie privée, ennemie de la médiatisation imbécile. J’ai décrypté ensuite les entretiens et le lui ai apporté la copie. Elle a tout relu et corrigé d’une main de fer. Maintenant le livre et là. Elle m’a dit que j’avais bien travaillé. J’ai du mal à réaliser que je ne pourrai plus aller chez elle, frapper à sa porte à l’heure du rendez-vous. On parlait. Je l’écoutais. Après j’allais faire chauffer le thé. Elle m’attendait dans le salon avec de la brioche et de la confiture aux fruits rouges. Il y avait des journaux, des livres, des aiguilles à tricoter et les photos de sa famille.
Madame Sullerot m’a reçu pendant tout 2016 pour une série d’entretiens que j’ai tenu à réaliser pour célébrer son parcours que j’ai admiré à partir de l’instant où j’en ai eu connaissance. J’ai demandé à la rencontrer car j’estimais que son humilité rendait invisible tout l’apport de ses combats à notre société. Je m’attendais à trouver une intellectuelle et j’ai trouvé une humaniste. Madame Sullerot la grande féministe tricotait parfois tout en m’expliquant la genèse du Planning Familial qu’elle cofonda en 1956, avec la gynécologue, Mme Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé. Grâce à ses parents protestants, elle fut élevée dans une générosité de chaque instant. Son père à la fois pasteur et psychiatre voulait soulager les gens écrasés par les mystères sans réponse de l’existence, et sa mère lui enseigna tous les aspects de la sexualité sans aucun tabou. Toujours sensibilisée au bien-être des femmes, Mme Evelyne Sullerot a affronté l’hostilité des catholiques, des communistes et des médecins quand elle a combattu pour imposer l’usage des préservatifs et pour dépénaliser l’avortement alors pratiqué dans des conditions sordides. Ses prises de positions ont permis à Simone Veil de gagner beaucoup de temps pour faire passer les lois qui ont considérablement amélioré notre quotidien. Les médecins qui s’enrichissaient illégalement ne voulaient pas qu’on légalise l’IVG. Les catholiques ne supportaient pas qu’on enseigne aux enfants la sexualité, et les communistes, eux, voulaient qu’on fasse de plus en plus d’enfants pour qu’ils agrandir toujours plus le parti. Opposée aux hypocrites, Madame Sullerot affronta tous ses détracteurs pour devenir une féministe de haut rang qui dérangeait aussi le féminisme conventionnel parce qu’elle aidait aussi les pères pour qu’ils aient le droit de garder leur enfant, en cas de divorce. Ne voulant pas être médiatisée à outrance, Madame Sullerot refusa de devenir secrétaire d’Etat à la condition féminine de Valéry Giscard d’Estaing. Femme de gauche, avec des valeurs inaltérables elle restait fidèle à ses convictions. Jeune fille, en plein régime vichyste, elle fit de la prison parce qu’à l’école elle retourna contre le mur le portait de Pétain. Dans sa famille, on haïssait le maréchal qui s’associa à Hitler. Elle réécrivit « Maréchal, nous voilà… » pour chanter : « Général, nous voilà ! » Elle avait 17 ans ! Sa maman en 1938 au moment des accords de Munich s’habilla en noir, pour porter le deuil des démocraties. Ennemi de tous les sectarismes, Evelye Sullerot s’allia avec Lucien Neuwirth, notoire politicien de droite, afin de demander au général de gaulle de favoriser la contraception. Sans elle, on restait au Moyen Age.
Au début des années 1970, la grande féministe et sociologue a créé l’association Retravailler pour permettre aux mères de famille de retrouver du travail après avoir élevé leur enfant. Membre du conseil économique et social, Madame Sullerot a été appréciée par toutes les majorités successives en raison de sa compétence. Femme à la fois autoritaire et pleine d’attention, elle ne supportait pas la désinvolture. L’humour oui, le laisser-aller non. Pendant nos entretiens, elle se plaignait parfois de ne pas trouver le bon nom. Rien d’alarmant, cela m’arrive bien entendu. Elle s’exprimait à merveille, toujours intelligente, toujours sensible. Je la rassurais, sous le charme d’une dame qui à quatre-vingt-douze ans se souvenait de tout avec une précision fantastique. Notamment de la mort de sa mère qui était d’une modernité inouïe. Ses parents qui cachèrent des Juifs pendant l’Occupation lui ont enseigné de toujours aider ceux qui souffrent. «J’ai toujours agi pour les autres, jamais pour moi », me répondait-elle dès que je vantais ses mérites. Les artistes font des œuvres pour divertir ou nous faire prendre conscience de certaines injustices. Madame Sullerot, elle, a agi directement sur la société pour nous rendre la vie plus facile. Si les femmes peuvent choisir quand elles deviendront maman, c’est grâce à elle. Si les couples ne sont plus dans une sexualité non épanouie, c’est aussi grâce à elle. Si les pères divorcés ne sont plus éloignés de leurs enfants, c’est encore grâce à elle. Féministe de la première heure, elle ne faisait pas partie de celles qui rejetaient les hommes. Un comportement qui a conduit à la marginaliser car elle aimait trop la liberté pour perdre sa totale indépendance. Elle s’est toujours opposée à Simone de Beauvoir dont le comportement pendant la guerre l’écœurait. Les fausses résistantes la mettaient en colère. Pour Madame Sullerot on naît femme, on ne le devient pas. Plus la société invente des techniques libératrices, plus les femmes s’éloignent du carcan de la «féminitude».
Madame Sullerot ne voulait être connue que par son activité au service de ses semblables. Elle parlait sans cesse du bien public. Une façon de concevoir la politique qui est totalement absence lors de la campagne présidentielle 2017. La dernière fois que je l’ai vue, elle m’a remis tout le manuscrit de notre livre qu’elle a lu avec une très grande attention. En marge de notre ouvrage, elle lisait quatre livres en même temps, et ne ratait rien de l’actualité. Elle se passionnait pour la génétique et ne faisait confiance qu’à la science. Madame Sullerot refusait que la religion intervienne dans la vie des gens au point de nuire à épanouissement intellectuel et physique. Elle était un trésor national. Je conserve en moi, sa douce voix et la force de ses yeux. Un regard de lionne.

L’insoumise. Femmes, familles, les combats d’une vie. Evelyne Sullerot et Bernard Morlino. L’Archipel, 280 p., 20 €

21.03.17

Piqûre de rappel: la corruption en politique

Jean Gabin (acteur), Michel Audiard (dialoguiste), Georges Simenon (romancier), Henri Verneuil (cinéaste). Je vote pour eux, les yeux fermés.

Chaque jour, ou presque, on apprend une nouvelle affaire de corruption politique.
Faut-il pour autant dire: “tous pourris” ? Faut-il voter “la fille de…” ?
Non, mais il faut faire le ménage car chaque magouille éloigne les citoyens non encartés de la politique.
Un jour, un politique condamne les imposteurs, le lendemain on apprend que lui-même a mangé dans la gamelle.
Le soupe est bonne, n’est-ce pas ?
“Il faut choisir: soit l’argent, soit la politique” a dit Edouard Herriot à Emmanuel Berl dans les années 1930.
Personne dans la campagne présidentielle ne parle du BIEN PUBLIC.
Le Bien Public n’est jamais évoqué. Cette expression, oui cet état d’esprit a été rangé dans l’armoire des souvenirs.

12.03.17

Aurevoir Monsieur Pierre Bouteiller (1934-2017)

La grande faucheuse, rien qu’avec des minuscules, cette garce a encore fait son sale boulot, nous privant de Raymond Kopa, Jean-Christophe Averty et Pierre Bouteiller.
Je n’aime pas les gens qui font rêver le peuple, je n’aime que les gens qui peuplent les rêves. Les premiers sont des imposteurs; les seconds des bienfaiteurs.
Enfant, je suivais les exploits de Kopa sans jamais le voir: ni au stade, ni à la télévision. Je n’avais à ma disposition que des images arrêtées dans la presse écrite et des commentaires de matchs à la radio. N’empêche, je n’ai rien perdu de l’élégance de Kopa que j’ai rencontré deux fois. Il avait cette lumière et ce fluide majestueux. Il gagnait des matchs que je n’ai jamais vues, mais je m’en souviens.
Jean-Christophe Averty, lui, c’était un prince de l’image. Un inventeur. Il est le Georges Méliès de la télévision. Pas question de filmer bêtement. Il offrait des images, des trucages. Une sorte de dadaïste influencé par les Etats-Unis. Un Warhol de la télé française. Il aimait aussi le music-hall. Il présentait des émissions radio avec sa voix qui zozotait de manière ludique, forte et sans aucun complexe.
A cette époque, la télé était faite par des gens cultivés: Chancel, Desgraupes, Dumayet, Sallebert, Frédéric Rossif, Jean-Marie Drot, Claude Darget, Max-Pol Fouchet, Max Favalelli, Polac, Pivot étant le dernier de la liste.
Pierre Bouteiller était l’un d’eux. Une voix, un ton, une insolence, une fausse désinvolture. Une intelligence pétillante. Avec José Arthur, il nous a fait beaucoup de bien. Bouteiller n’était pas un clown pathétique comme ses abrutis actuels qui ne sont même pas Jacques Martin et encore moins Jean Yanne. Voici un trait d’esprit de Pierre Bouteiller: “Radio France c’est simple : si cela parle, c’est France Musique ; s’il y a de la musique, c’est France Info qui est en grève.” Il avait de l’humour à revendre.

PS: il y a deux ans, Pierre Bouteiller à l’antenne de TSF Jazz. Voir post 16.03.14, si vous écrivez Bouteiller dans la recherche à droite.

28.02.17

Permalien 12:07:42, Catégories: LITS ET RATURES, GRAND MONSIEUR, VAN GOGH FOR EVER  

Le monde pleure Jirō Taniguchi (1947-2017)

Le ciel, les oiseaux, les fleurs, les arbres et les vagues sont tristes. Jirō Taniguchi n’est plus là pour dialoguer avec eux.
Nous venons de perdre un Hergé, bis. Un Hergé japonais.
Il est mort le 11 février mais je ne l’apprends que maintenant. Je lui ai donné 27 jours de plus.
En 1995, je tombe sur L’Homme qui marche un manga de Jirō Taniguchi, publié en septembre 1995 aux éditions Casterman.
J’ouvre le livre, un petit album. Et coup de foudre total.
Je vois la ville, la vie comme lui.
J’achète deux albums: un pour moi, un autre pour Peter Handke.
Cet homme qui marche, c’est Jirō Taniguchi, c’est Peter Handke, c’est Alberto Giacometti, c’est moi.
Jirō Taniguchi est très proche de Peter Handke: des hommes qui marchent, qui regardent, qui voient.
Jirō Taniguchi c’est digne d’Ozu. Le cinéaste et le dessinateur voient avec les mêmes yeux: science de l’espace, les lignes, la géométrie comme chez Cézanne.
Je ne suis pas grand lecteur de BD, encore moins de manga.
Cependant, le trait de Jirō Taniguchi me parle.
Jirō Taniguchi a passé sa vie à se promener et à dessiner. Il faisait tout à la main, avec du papier calque, des ciseaux, sans ordinateur.
C’était un monstre de travail, et cela ne se sent jamais dans ses dessins.
Comment a-t-il fait pour dessiner autant ?
Nous venons de perdre un immense artiste, un immense vivant.
Il n’avait pas 70 ans.
Il fut étonné de plaire autant aux Français.
Jirō Taniguchi nous a légué une œuvre considérable centrée sur la ville, la famille. L’amour partout. La nature coincée dans le béton. Des petits rien qui disent, comme chez Tati.
De l’émotion pure qui nait de l’image. Pas bavard. De la spiritualité hors du temps.
Le Japon nous a donné de grands peintres, cinéastes, acteurs, cuisiniers.
Jirō Taniguchi est mort à presque 70 ans mais il a vécu si intensément qu’il a vécu dix mille vies. Il était ceux qu’ils croisaient, il devenait ce qu’il voyait.
Sa voix ressemble à son dessin: une douceur illimitée.
Jirō Taniguchi ne vit plus, mais il n’est pas mort.
Je ne l’ai jamais vu, donc il existe toujours.
Il n’est pas plus mort que le peintre Hokusai, les cinéastes A. Kurosawa, Mizoguchi et l’écrivain Tanizaki.
Chez eux, tout est authentique, sonne juste.
Ils transcendaient le réel.
Se souvenaient du meilleur. Le faisaient revivre dans une œuvre.
Emouvaient parce qu’ils avaient été émus.
Les grands artistes disent ce qu’on a de meilleur en nous et surtout ils savent le dire.
Avec un langage neuf qui contient tous les anciens car la géométrie des sentiments est la même tout le temps.

Œuvres à se procurer:
L’Homme qui marche, 1990-1991 (Castermann, 1995).
Le Journal de mon père, 1994 (Casterman, 1999-2000, 3 vol., puis 2004, 1 vol.)
Le Gourmet solitaire, (1994-1996 (Casterman, 2005), scénario de Masayuki Kusumi.
Quartier lointain, 1998 (Casterman, 2002-2003, 2 vol.), 2 volumes.
Le Promeneur, 2003-2005 (Casterman, 2008), scénario de Masayuki Kusumi.
La Montagne magique, 2005 (Casterman, 2007).
Les Gardiens du Louvre, 2014 (Louvre éditions/Futuropolis)
Rêveries d’un gourmet solitaire, 2014 (Casterman, 2016).

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