Catégorie: LITS ET RATURES

07.06.18

Permalien 10:30:49, Catégories: LITS ET RATURES, GRAND MONSIEUR, VAN GOGH FOR EVER  

Deux albums indispensables sur l'amitié: Picasso & Cocteau, et Gide-Malraux (Gallimard)

Voici deux ouvrages que tous les amoureux de l’esprit doivent se procurer de toute urgence. Les deux livres sont édités par Gallimard. On doit s’en féliciter. Le petit-fils honore la mémoire de son grand-père avec la publication de ces sarcophages littéraires qui contiennent deux grandes amitiés : Gide-Malraux et Picasso-Cocteau. Jadis, seuls les vrais artistes s’exprimaient. De nos jours, il suffit d’être au centre d’un fait divers ou d’une émission débile pour avoir droit à son bouquin aussi vide qu’un ballon de football ! Il y a vol sur la marchandise. Que de livres ! Et si peu de littérature.
Gide et Malraux étaient écrivains comme on nait blanc ou noir, blond ou brun, grand ou petit. Avec une splendide maquette, sans rien de clinquant, l’album Gide-Malraux est une malle aux trésors: on y trouve des photographies, des reproductions de documents, de la correspondance… Le mot correspondance dans tous les sens du terme : lettres et ce qui les rapprochait, ce qui leur correspondait. Lutte contre le totalitarisme, de droite ou de gauche. Hymne à l’intelligence et donc haine de la bêtise. De nos jours, on donne la parole à Trucmuche pour se donner l’illusion démocratique. Cependant cela ne vole pas haut. Je préférais entendre les erreurs de Sartre que les âneries proférées par la gente médiatique contemporaine. Ma France c’est celle de Gide et Malraux et non pas celle du Rap de caniveau et de la télé réalité. Je recherche ce qui m’améliore. Le rock, la pop, le rythm’n blues, protest-song, le blues, tout ça a un sens autant finir dans un clip avec de grosses chaînes en or au cou, entourés de bimbos cela fait juste rire. Le mot “chaînes"- au pluriel en plus-est terrible en plus. Hendrix, Dylan, Brown oui. Le vacarme vide, non. Il ne suffit pas de naître à Sarcelles pour être Mandela. Tous les Américains ne s’appellent pas Lincoln.
Le livre consacré à Picasso-Cocteau, d’un format plus petit est lui aussi plein d’émotion et d’amour partagés. Jean Cocteau savait que Picasso était un peintre génial. Il tenait le rôle du fan. Cela ne le dérangeait pas car plein de gens le regardaient lui aussi avec admiration. Ses lettres à Picasso sont envoyées sur un rythme soutenu. On dirait qu’il noircit des SMS avant l’heure. Il signe avec un cœur. Embrasse toujours. Dit qu’il aime Picasso sans cesse. C’est beau. C’est grand. C’est généreux. L’ensemble est garni de cartes postales, cerises sur le gâteau. On feuillette, on regarde ces élans du cœur des années 10, 20, 30, 40, 50 et 60. Cinquante ans d’amourtié, pour utiliser un mot qui n’existe pas.
Dupe de rien ni de personne, Cocteau a écrit des textes majeurs sur Picasso. Ils sont présents à partir de la page 405. Quand il s’adresse à son ami, Cocteau a la spontanéité de l’enfance sacrée mais lorsqu’il écrit sur son ami, il est sans pitié et d’une justesse jamais rencontrée, à part la sienne. De Picasso, il dit qu’il est «l’anti-intellectuel». Picasso créé comme on fait des jeux de cubes à la maternelle. Plus loin : «Picasso est misogyne». Là nous sommes dans une prose époustouflante : «Picasso ne couche pas avec les hommes, voilà tout- mais il est évident qu’il les préfère aux femmes et que les malheureuses avec lesquelles il se met en ménage doivent payer …» Cela fait mal et rien ici n’est une apologie à l’homosexualité. C’est un portrait au rayon laser du troisième œil de Jean Cocteau. Et que dire de : «Picasso, le grand masturbateur». En quelques lignes, le poète nous dit : quand Picasso procrée, il fait des enfants, mais quand il créé, il fait des tableaux. Vous saisissez la différence ? Pour Cocteau, son ami, pinceau à la main, ne fait jamais l’amour avec ses modèles mais pratique l’onanisme. Selon Cocteau, Picasso oblige les autres à partager sa jouissance solitaire, sur la toile, qu’il refuse de vivre avec eux dans la vie. Voilà qui dépasse toutes les thèses et autres gloses illisibles sur Picasso.

-Correspondance 1915-1963. Picasso & Cocteau. Edition de Pierre Caizergues et Ioannis Kontaxaopoulos. Gallimard/ Musée National Picasso-Paris, 366 p., 35 €

-André Gide et André Malraux. L’amitié à l’œuvre 1922-1951, Jean-Pierre Prévost. Avant-propos de Peter Schnyder. Avec la collaboration d’Alban Cerisier. Gallimard/ Fondation Catherine Gide, 247 p., 35 €

PS: Gallimard a désormais une galerie. 30/32 Rue de l’Université, 75015 Paris. Vous pouvez y aller les yeux fermés. Vous ne serez pas déçus.
www.galeriegallimard.com

04.06.18

Permalien 12:15:39, Catégories: LITS ET RATURES  

Ceci n'est pas une critique: Cérésa, Curwood, Haywood, Flaubert, Johnson, du Deffand, Jaeglé, Erman, Blanch, Pandolfo et Risberg ...

A la manière de René Magritte.

On ne doit pas s’en dispenser:

-Le sabre de Charette. Le Lys Blanc, François Cérésa. L’Archipel, 346 p., 21 €. Un roman sur la Révolution par un contemporain qui n’a pas peur de se comparer à Dumas et Hugo. Un exploit stylistique.

-Au cœur des grandes solitudes, James Olivier Curwood, Traduit de l’anglais (Etats-Unis). Préface d’Eric Dussert. Un combat pour survivre dans la nature hostile par un romancier américain né en 1878. Digne de Jack London.

-Le Cactus, Sarah Haywood. Traduit de l’anglais par Jessisa Shapiro. Denoël, 446 p., 21,90 €. Une rencontre par le biais d’une petite annonce met le feu au livret de famille de la narratrice. Cela sent le best-seller estival.

-Madame Bovary. L’Education sentimentale. Bouvard et Pécuchet. Le Dictionnaire des idées reçues. Trois Contes, Gustave Flaubert. Préface Michel Winock. Bouquins/ Robert Laffont, 1184 p., 30 €. Un maitre livre. Rien n’a vieilli et rien ne vieillira jamais.

-Napoléon, Paul Johnson. Traduit de l’anglais par François Tétreau. Préface Thierry Wolton. L’horreur des guerres napoléoniennes par un homme qui n’a pas créé de camp d’extermination comme Staline ou Hitler. Précision qui n’apaise aucun totalitarisme.

-Lettres (1742-1780), Madame du Deffand. Le temps retrouvé/ Mercure de France, 984 p., 14,50 €. L’éblouissante diariste n’a jamais appartenu au «sexe faible». Bel esprit indépendant.

-Vincent qu’on assassine, Marianne Jaeglé. Folio, 345 p., 7,80 €. Suicidé ou tué ? That is the question.

-Marcel Proust, une biographie, Michel Erman. La petite Vermillon, 370 p., 8,90 €. L’obsession du passé au point de ne plus pouvoir vivre le présent. Il y a lui, et les autres.

-Croquis d’une vie de bohème, Lesley Blanch. Traduit de l’anglais par Lucien d’Azay. Préface Georgia de Chamberet. La première Madame Romain Gary avait la plume bien pendue. «Un ours dressé sur ses pattes arrières», dit-elle du Niçois d’adoption.

-Serena, Anne-Caroline Pandoflo et Terkel Risbjerg d’après le roman de Ron Rash. Sarbacane, 207 p., 23,50 €. Lumineuse sombre BD avec pour héroïne mi Lady Macbeth mi Calamity Jane. Graphisme d’un Danois de haut parage.

On peut s’en dispenser :

-Le Petit Robert Illustré 2019, Collectif. Le Robert, 2144 p., 31, 90 €. Le footballeur Neymar y est présent mais en il y a une erreur : le Brésilien a gagné la C1 en 2015 et non en 2013.

-Lettres à mes filles, Si souvent éloignée de vous, Marlène Schiappa. Stock, 340 p., 19, 50 €. On ne fait pas de bonne littérature avec les bons sentiments, a prévenu André Gide.

-Hippie, Paulo Coelho. Flammarion, 320 p., 19 €. Littérature discount sur l’épopée des années de la pop-music Peace and love.

-A la vie, à la mort, Catherine Ceylac. Flammarion, 222 p., 19 €. Avec la collaboration de Sophie Brugeille non signalée sur la couverture. A sauver le témoignage de J-L Trintignant.

-Chers Hypocondriaques… , Michel Cymes. Stock, 224 p., 17, 50 €. Avec la collaboration de Patrice Romedenne non signalée sur la couverture. Jadis Georges de Caunes fut évincé de l’écran en raison d’activités publicitaires.

02.06.18

Permalien 08:36:20, Catégories: LITS ET RATURES, GRAND MONSIEUR  

Livre(s) de l'inquiétude,Fernando Pessoa (Christian Bourgois)

Dans sa nouvelle présentation Livre(s) de l’inquiétude est encore plus un phare qui éclaire nos intimes ténèbres.
Doué pour l’ubiquité Fernando Pessoa (1888-1935) a écrit sous différentes identités avec chaque fois une écriture singulière. Il écrivait en portugais, anglais et français. Dans les années 1906-1908, il a beaucoup utilisé le français. Pessoa est universel. Que l’on soit noir ou blanc, Chinois ou Russe, on se reconnaît dans la démarche de l’écrivain devenu alcoolique à force de ne trinquer qu’avec lui-même. Il aurait pu vivre en 1244 ou en 723, cela n’y aurait rien changé. En 4450, Pessoa sera toujours lisible, à moins que le monde ne soit plus qu’un repaire de robots. Il parle de la vie, de la mort, du présent, du passé, et surtout de ce qui se cache au fond de l’âme. Pas de roman, mais des poèmes et surtout des fragments, ses pensées en vrac. Un chaos d’idées claires. Quand on le lit, on mesure souvent le fossé qu’il y a entre sa sensibilité et celle du commun des mortels. Il est tellement penché sur lui-même qu’il atteint les sommets de l’introspection. De la fréquentation permanente de l’indicible, il tire des raisonnements lumineux.
On salue souvent l’exploit de Romain Gary qui nous a mystifiés avec l’invention d’Emile Ajar créé pour faire la nique aux critiques littéraires qui traitaient ses livres estampillés Gary comme des produits manufacturés à parution cyclique. Si Romain Gary- de son vrai nom Roman Kacew- était un écrivain qui compte triple, Pessoa, lui, développa à l’infini le pluralisme de sa personnalité, composant une véritable galaxie d’innombrables pseudonymes satellites autour de son patronyme de naissance : Pessoa qui signifie, en portugais, une personne et non pas personne, autrement dit, rien. A propos du natif de Lisbonne, on parle d’hétéronymes parce qu’il a inventé une quantité astronomique de doubles qui ont tous une biographie particulière. Outre Fernando Pessoa, il a rendu célèbre Alberto Caeiro, Alvaro de Campos, Ricardo Reis et Bernardo Soares. Il faut saluer tous ceux qui ont contribué à agrandir le lectorat français du poète aussi discret que génial : Armand Guibert, Robert Bréchon, Eduardo Prado Coelho, Françoise Laye et bien sûr Christian Bourgois. Le solitaire entouré d’un petit cercle de disciples entassait ses manuscrits dans une «malle pleine de gens» selon l’expression d’Antonio Tabucchi, son pendant italien. Pessoa y déposait ses textes sans aucun ordre à respecter.
Le Livre de L’intranquilité de Fernando Pessoa a déjà eu quatre éditions depuis 1988. En 2009, une nouvelle version, par Richard Zenith, présenta de nombreuses modifications pour le plus grand bonheur des lecteurs sous le charme de l’auteur gigogne qui avançait masqué pour mieux faire place à ce qu’il y avait de sérieux en lui. A présent, c’est à Teresa Rita Lopes que l’on doit la nouvelle présentation des fragments de ce qui s’appelle désormais «Livre(s) de l’inquiétude». On y trouve trois hétéronymes du «ventriloque» Pessoa dont deux aristocrates : le symboliste appliqué Vicente Guedes que son créateur a fait mourir de la tuberculose, et le suicidaire Baron de Teive, un stoïcien pudique qui se fait amputer d’une jambe sans anesthésie. Le troisième écrivain fantôme est celui qui ressemble le plus à Pessoa : de fait, le pessimiste hilare Bernardo Soares rase les murs dans la peau d’un anonyme à l’image de son marionnettiste, ex gratte-papier dans diverses maisons de commerce, qui serait comblé par cette nouvelle édition de son chef d’œuvre, en attendant un autre assemblage du puzzle inachevé et sans cesse renouvelé. D’aucuns jugent austère la prose de Pessoa. Les mêmes trouvent triste celle de Cioran. Dans les deux cas, il s’agit de savoir se confronter à la lucidité totale loin des livres aussi creux qu’une noix vide. Pessoa s’aventurait dans des sensations que l’on ne sait plus éprouver à force d’être superficiel. André Gide a expliqué : «J’ai vécu dix mille vies et la réelle a été la moindre». Pessoa c’est le contraire. Il part de l’abstrait pour tendre vers l’implacable concret.

-Livre(s) de l’inquiétude, Fernando Pessoa. Traduit du portugais par Marie-Hélène Piwnik. Christian Bourgois, 560 p., 27 €.

Article publié dans Service Littéraire, N° 114, février 2018.

31.05.18

Permalien 09:55:05, Catégories: LITS ET RATURES  

Alain et Maurras, deux penseurs nombrilesques

Le discours d’André Malraux sur Jean Moulin. Non seulement Malraux a écrit un texte somptueux mais il a su le lire aussi de manière grandiose.

Charles Maurras (1868-1952) et Alain appartiennent à la galaxie antisémite des écrivains français. Il faudrait faire un livre pour dire ceux qui ne l’étaient pas. Condamner quelqu’un pour ce qu’il est, quelle ignorance ! Voltaire, lui non plus pas à l’abri de la bêtise, a pourtant averti que l’on devait toujours condamner quelqu’un pour ce qu’il a fait et jamais pour ce qu’il représente, par ses origines. Le pavé des écrits de Maurras est titré :L’avenir de l’intelligence. A propos d’intelligence… Il ne s’en servait pas toujours. Antisémite cela veut dire aussi anti Arabe, on ne le rappelle pas souvent. N’a-t-il pas écrit le 13 juillet 1926, à l’inauguration de la Grande Mosquée, rive gauche : «Cette mosquée en plein Paris ne me dit rien de bon. […] s’il y a un réveil de l’islam, et je ne crois pas que l’on puisse en douter, un trophée de la foi coranique sur cette colline Sainte-Geneviève où enseignèrent tous les grands docteurs de la chrétienté anti-islamique représente plus qu’une offense à notre passé. Une menace pour notre avenir».
On ne doit jamais lire les écrits datés à l’éclairage de la nouvelle actualité. Pas plus ceux de Maurras que ceux de Céline. Evitons l’amalgame. Trois bellicistes font plus de bruit que 1 million de pacifistes silencieux. Maurras était à la fois antisémite et antinazi. Tout n’est pas a jeté chez lui mais sa distinction entre un «antisémitisme d’état» et Pétain ou Hitler ne tient pas debout. C’est kifkif bourricot !
Comment Maurras faisait-il pour en même temps appeler «monstre» Hitler et souhaiter la mort de Léon Blum ? Maurras s’abritait derrière Ronsard qui n’aimait pas les Juifs accusés d’avoir crucifié le Christ. Condamné, une première fois, à la prison en 1936, il a la satisfaction de voir que plus de 50 000 personnes se réjouissent de sa liberté en 1937 au Vel d’Hiv. Cette époque est hyper complexe puisque le Populaire avait aussi appelé qu’on abatte Maurras «comme un chien». (1 er novembre 1935).
Le penseur royaliste et nationalise avait parmi des lecteurs : Péguy, Apollinaire, Malraux, Bergson, Gide, Blanchot, Colette, Déon… Quand il dit qu’il est un antisémite d’Etat et non pas et antisémite de peau c’est bonnet blanc et blanc bonnet. Il a écrit entre autres imbécilités : «Quand on laisse un Juif entré dans un journal, il y en a dix au bout de six mois… » Arrêté en 1945, il est gracié par Vincent Auriol le 16 mars 1952. Il meurt le 6 novembre, l’année de sa libération.
Concernant Alain, même stupidité. Jusqu’à la publication de son journal de guerre, il bénéficiait encore d’une grande cote. En fait, le professeur estime que Bergson écrit mal parce qu’il est Juif de naissance : «Il faut être Juif pour écrire si mal». Quand on lit cela on referme le livre. Vous pourrez me dire que je suis plus tolérant avec Céline et Drieu qu’avec Alain et Maurras. Drieu, s’est suicidé : il a mon respect. Céline ? Je pense comme Jean Paulhan qui admettait les excès des grands talents. Interdire la publication de ses ennemis c’est pratiquer la censure. La démocratie doit laisser s’exprimer pour voir qui pense quoi. Le provocateur Céline était un as de la communication. Il a jeté de l’huile sur le feu pour marquer la littérature au fer rouge. Grande réussite : même mort, il déclenche toujours des polémiques. Il est évident que si Céline n’a pas été fusillé c’est parce que le monde des lettres avait déjà été sanctionné : Robert Brasillach, condamné à mort. Les deux disparitions brutales (Brasillach et Drieu) ont permis à Jacques Chardonne, Marcel Jouhandeau et Cie de mourir dans leur lit respectif. La milice littéraire d’après-guerre a fait le tri à sa convenance. Quand le dossier Gallimard est arrivé sur la table, ils se sont mis d’accord pour dire qu’il s’agissait d’un éditeur et non pas d’un écrivain ! Ne pas confondre les bien-pensants Maurras et Alain avec les insoumis Aymé et Giono.

-L’avenir de l’intelligence et autres textes, Charles Maurras. Sous la direction de Martin Motte. Préface de Jean-Christophe Buisson. Bouquins/ Robert Laffont, 1280 p., 32 €
-Journal inédit (1939-1950), Alain. Présenté par Emmanuel Blondel. Les Equateurs, 830 p., 32 €

28.05.18

Leonard Cohen (S.Simmons) et Graeme Allwright(J. Vassal), deux biographies références

La biographie sur Leonard Cohen est l’une des meilleures du genre. On ne s’y ennuie pas, on apprend beaucoup et elle n’est pas exempte de qualités littéraires. On est content de l’avoir lue même si l’on est lassé à la longue par l’omniprésence de la défonce du chanteur. La came ça conserve d’un certain côté, vu que Leonard Cohen (1934-2016) est mort à 82 ans. On sait que Miles Davis ne buvait pas que de l’eau, etc… N’empêche, je ne me doutais pas un seul instant que le chanteur avait autant ingurgité de saloperies même si son allure cotonneuse prouvait qu’il planait grave !
Auprès de lui, dans sa jeunesse, il a subi l’influence d’Alexandre Trocchi (1925-1984), le romancier italo-écossais, qui a été ce que fut Jacques Vaché auprès d’André Breton. Leonard Cohen était-il bipolaire ? Tous les artistes le sont et parfois même tripolaire ! Et pas besoin d’être un artiste pour être angoissé. Doté d’une sensibilité hors normes et d’un vrai talent d’écriture, le musicien nous contait parfois fleurette. Vous connaissez tous sa chanson phare Suzanne… Au début, la jeune femme qui existe vraiment avait 17 ans et lui 26 ans. Elle était la maîtresse de l’un des amis du chanteur. Cohen a toujours juré les grands dieux qu’il n’a jamais cherché à la séduire mais elle raconte le contraire. Un jour, il a même été très insistant et a elle l’a éconduit énergiquement, préférant la «connexion de l’âme», autrement dit l’amitié. Dépressif, Cohen faisait une surconsommation de médicaments. Psychothérapie ? Non, il n’a jamais voulu passer par là. Il a connu différentes périodes frénétiques : sexe ou/et alcool, bouddhisme… Sa voix vrille le cœur. Peut-on être plus mélancolique ? Précisions: Léo Ferré a prévenu que la mélancolie était un désespoir qui n’avait pas les moyens. Suzanne ? Au début il voulait rendre hommage à Montréal puis il décida de parler d’une femme plutôt que d’une ville. Paul Eluard a fait la même chose, avec Liberté, Liberté chérie… au dernier moment, il a retiré le prénom d’une femme pour le remplacer par Liberté. Et dire que l’on dit que le poète est l’emblème de la liberté, lui le chantre du communisme goulag compris. Vous pouvez lire le livre pour faire un vrai voyage en compagnie du poète. Il méritait plus le Nobel de Littérature que Bob Dylan. Leonard a publié des livres, lui.
En complément de la biographie de Cohen, on doit lire l’ouvrage sur Graeme Allwright signé par Jacques Vassal. Né le 7 novembre 1926, l’auteur-compositeur-interprète est l’un des phares de la chanson française que l’on finit par oublier par qu’il s’acharne à rester discret quand ses confrères font le contraire. On lui doit de splendides adaptations françaises de chansons nord-américaines, à commencer par Suzanne dont il a très bien rendu le double aspect mystique et sensuel. Allwright n’y va pas par quatre chemins : quand il est en osmose avec une chanson et son auteur, il l’a traduit, certain que cela ne sert à rien d’en composer une autre vouloir dans la même veine puisque celle-ci est admirable. Leonard Cohen a dit : «Graeme Alwright a rendu plus acceptables à mes oreilles certaines de mes chansons ». La classe, non ? Allwright, lui-même membre la protest-song, aime l’excellence : Guthrie, Dylan, Brassens… Il est marié à la culture française, au sens propre et figuré puisqu’il a épousé Catherine Dasté, la petite-fille de Jacques Copeau et fille de Jean Dasté.
Allwright est probablement le chanteur qui vit le plus en accord avec ses idées. Outre son répertoire, son univers, c’est un merveilleux trait d’union : il nous a donné Cohen en français et il a donné Brassens en anglais. Le plus français des néo-zélandais a 92 ans. Le grand âge est la récompense de sa sagesse. Il a vécu dix mille vies et la réelle a été- est encore et toujours- la plus importante, à l’inverse de ce que disait André Gide de lu-même.

-I’m your man. La vie de Leonard Cohen, Sylvie Simmons. Traduit de l’anglais par Elisabeth Domergue, Françoise Vella. Sous la direction de Jean-Paul Liégeois. L’Echappée, 512 p., 24 €
-Graeme Allwright par lui-même, Jacques Vassal. Prologue de Jacques Perrin. Sous la direction de Jean-Paul Liégeois. Cherche-Midi, 299 p., 21 €

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